mercredi 28 juillet 2021

Réchauffement. « Nous entamons un voyage sans retour ».



Alors que dômes de chaleur, pluies diluviennes et incendies dévastent la planète, depuis le 26 juillet, les représentants des 195 États et des scientifiques travaillent sur le 6 e rapport du Giec, rendu public le 9 août. Entretien.

CHRISTOPHE CASSOU, Directeur de recherche au CNRS

Entre deux sessions d’approbation du 6 e rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le climatologue Christophe Cassou a pris le temps de nous répondre. Depuis lundi 26 juillet et pour deux semaines, les délégations de 195 États et des scientifiques sont réunis pour approuver ligne par ligne le « résumé pour les décideurs ». La première partie du rapport, consacrée aux sciences du climat, sera rendue public le 9 août

En quoi les événements climatiques auxquels nous assistons sont-ils liés au réchauffement climatique. Y-a-t-il une accélération ?

Christophe Cassou : Depuis trente ans, les climatologues expliquent que, sous l’effet du réchauffement, la plupart des événements extrêmes allaient devenir plus fréquents, plus intenses et plus longs. Ça y est, nous y sommes. Et leur évolution suit très bien les trajectoires évaluées par le Giec. En ce sens, il n’y a pas d’accélération, et le rythme des changements ne va pas plus vite que prévu. Dans notre jargon, nous parlons d’« émergence » : ce que nous observons émerge des fluctuations naturelles du climat ou, dit autrement, ne peut pas s’expliquer sans facteur extérieur.

Il y a toujours eu des événements extrêmes, des canicules et des pluies diluviennes : nos parents, grands et arrière-grands-parents en ont connu. Mais l’intensité de ceux que nous vivons maintenant et leur récurrence ne correspondent plus à la mémoire générationnelle des événements extrêmes qui permet de s’adapter et d’anticiper. Car ce que nous vivons est inédit. Nous sommes désormais entrés en territoire inconnu, et nous entamons un voyage sans retour. Il faut comprendre qu’on ne reviendra pas, à l’échelle de plusieurs générations, au climat de nos parents ou de nos grands-parents.

Nous ne sommes pas surpris en tant que scientifiques. Les changements dans les événements extrêmes s’expliquent par des processus physiques bien connus du système climatique. Et on ne négocie pas avec les lois de la physique : la relation de Clausius-Clapeyron établit que, pour 1 degré de réchauffement, il a 7 % d’augmentation de vapeur d’eau dans l’atmosphère. Or, cette dernière s’est réchauffée de + 1,1 °C depuis le début de l’ère préindustrielle à la fin du XIX e siècle, il y a donc plus de vapeur d’eau, et potentiellement plus de précipitations.

Est-ce qu’il est encore possible de limiter le réchauffement global à + 1,5 °C d’ici à la fin du siècle, comme le prévoit l’accord de Paris ?

Christophe Cassou : Selon la littérature scientifique, ce seuil de 1,5 °C sera très probablement franchi dans la prochaine décennie. Une fois ce seuil dépassé, tout l’enjeu est de limiter le réchauffement au plus bas. Cela ne signifie pas que tout est perdu. Mais pour limiter le réchauffement il n’y a qu’une seule solution : la neutralité carbone. Il ne faut pas émettre plus de CO 2 que ce qui peut être absorbé. Toute molécule additionnelle de CO 2 dans l’atmosphère conduit à un réchauffement. De nouveau, c’est la physique qui parle.

Nous avons besoin de transformations radicales à la fois dans leur durée et dans leur ampleur, en agissant sur tous les secteurs. Les leviers d’action sont différents selon les pays. Une réflexion générale sur nos modes de vie et de production s’impose.

L’autre question qui se pose, c’est la manière dont nos sociétés peuvent et doivent s’adapter à ces événements extrêmes. Aujourd’hui, nous ne sommes clairement pas préparés, les impacts sont très forts car nous les anticipons très mal au regard des changements en cours et à venir.

Vous êtes en plein processus d’approbation du 6 e rapport du Giec, quel est l’enjeu ?

Christophe Cassou : Les 195 États membres de l’ONU sont en train d’approuver ligne par ligne ce que l’on appelle le résumé aux décideurs, soit une quinzaine de pages qui synthétisent plus de 1 000 du rapport. Le résumé, qui est d’abord écrit par les scientifiques, est au final co-construit entre États et scientifiques. Il ne sera dévoilé que le 9 août. À partir de là, le rapport du Giec ne sera plus un rapport uniquement scientifique, mais un rapport commun science-société, approuvé par les États au nom des citoyens. Il constituera le principal apport scientifique aux négociations internationales sur le climat, qui vont se dérouler à la COP26, en novembre. C’est le premier rapport général du Giec depuis l’accord de Paris, en 2015

Cela fait trente ans que les scientifiques alertent, n’y a-t-il pas une forme de lassitude ?

Christophe Cassou : Le Giec a commencé par alerter, puis il a souligné et martelé l’urgence sur la base d’éléments scientifiques très solides. Chaque scientifique vit ce moment différemment. Pour ma part, je ressens du désarroi mais pas de désespoir. Car, depuis cinq ans, on voit une vraie prise de conscience. La société civile s’est approprié les rapports du Giec. Des batailles juridiques s’ouvrent : des procès climatiques se tiennent. Ils nourrissent l’action des militants du climat, mais aussi de toute la société civile. La combinaison de tout cela va dans le bon sens. Les rapports du Giec sont absolument nécessaires mais pas suffisants. Ils nourrissent l’action des militants du climat, mais aussi de toute la société civile, incluant tous les acteurs. Comme la société civile s’empare de ces rapports, elle peut dès lors mettre la pression sur les gouvernants. En approuvant les rapports du Giec, les États ont un devoir moral d’engager des politiques qui vont dans le sens de ses conclusions.

 

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