L’idéologue québécois
sort un livre contre la « révolution racialiste », qui tombe à pic pour les néoconservateurs
français, en pleine croisade contre l’« islamo-gauchisme ».
Suivre à la trace les écrits de Mathieu Bock-Côté en France, c’est un peu
comme énumérer tout ce que l’arc néoconservateur compte en officines
médiatiques. On le retrouve presque partout : chroniqueur régulier dans les
pages du Figaro, interviewé dans Valeurs actuelles ou
le Point, auteur occasionnel chez Causeur, dans la
revue de « l’écologie de droite » Limite ou encore Front
populaire, la publication de Michel Onfray, qui rêve d’unifier « les
souverainistes d’ici et d’ailleurs ».
Look d’universitaire et carrure de rugbyman, le Québécois natif de
Lorraine, près de Montréal, suscite autant l’enthousiasme de Laurent Wauquiez
(LR) que celui d’Alain Finkielkraut, dont on dit parfois qu’il est le pendant
québécois . Le pourvoyeur de haine Éric Zemmour évoque quant à
lui « (son) bon ami Mathieu Bock-Côté », quand le député LR
Guillaume Peltier salue « une fraîcheur de pensée et une parole,
notamment sur la liberté ou la souveraineté, qui n’est pas aseptisée ».
Souverainiste pour sûr, identitaire assurément, la nouvelle coqueluche de
la droite conservatrice est une curiosité dans le paysage médiatico-politique
français. Rares sont en effet les intellectuels étrangers à réussir à s’imposer
à ce point dans le débat public hexagonal. Sans doute que le discours de
Mathieu Bock-Côté résonne agréablement aux oreilles de ceux qui, à droite, ont
succombé aux sirènes identitaires.
Il participe à l’importation d’obsessions nord-américaines
Professeur à HEC Montréal, le sociologue de formation sort en France son
dernier livre, dont le titre sied parfaitement au climat actuel : la
Révolution racialiste et autres virus idéologiques (Presses de la Cité).
Il y consacre de vilains coups de plume au « politiquement
correct » de gauche, une rhétorique désormais caractéristique des
conservateurs, qui consiste à faire passer pour hégémoniques des minorités
militantes et pour minoritaire une pensée soi-disant iconoclaste de droite
pourtant largement relayée dans le discours politique. Le Québécois regrette
ainsi qu’ « on laisse à la gauche woke (le terme désigne la gauche
progressiste, dans un sens négatif, donneuse de leçons de morale – NDLR) le
privilège de fixer les termes du débat public », quand la droite, à coups
d’anathèmes contre l’« islamo-gauchisme » et de polémiques contres les
« ayatollahs verts », en dicte pourtant le tempo.
Mathieu Bock-Côté fustige aussi la nouvelle censure militante, les « purges
médiatiques », quand bien même il possède un rond de serviette dans la
plupart des chaînes télé et radio depuis 2007. Il vomit enfin, et c’est l’objet
de son livre, le « régime diversitaire radicalisé » dans
lequel nous vivrions et qui ferait du multiculturalisme et de la
diversité « une nouvelle religion » ; s’alarme des
militants « racialistes », « qui reprochent à quelqu’un la couleur de
sa peau au nom de l’antiracisme ».
Des saillies pour autant de paradoxes. Mathieu Bock-Côté se vit lanceur
d’alerte contre le « fanatisme identitaire », qu’incarneraient,
pêle-mêle et sans distinction, les mouvements contre les violences policières,
les réunions non mixtes ou encore les militants décoloniaux. Mais sa critique
nourrit sa conviction, très répandue dans l’alt-right nord-américaine, que les Blancs
occidentaux seraient menacés d’extinction culturelle face aux « exigences
toujours plus nombreuses de la diversité ». Autrement dit, une conception
résolument identitaire de l’État nation.
Aussi, si l’intellectuel conservateur met en garde contre l’ « américanisation
mentale des sociétés occidentales », lui-même participe à l’importation
d’obsessions nord-américaines dans l’Hexagone à travers son travail
intellectuel en France. « Il a un prisme nord-américain : la réalité
qu’il décrit n’est pas vraiment française », explique Jean-Yves Camus,
directeur de l’Observatoire des radicalisés politiques à la Fondation
Jean-Jaurès, qui l’a rencontré et qui décrit néanmoins « un
intellectuel brillant qui, s’il militait en France, se dirait sans doute
gaulliste ». Pour remonter le chemin de pensée de Mathieu Bock-Côté,
impossible en effet de faire l’impasse sur son engagement au Québec. Né en
1980, encarté à 16 ans au Parti québécois, qui œuvre à l’indépendance de
la province, Mathieu Bock-Côté s’emporte si on le qualifie de
« Canadien ». « Il faut bien comprendre comment certains Québécois
perçoivent la situation, reprend Jean-Yves Camus. Il y a une
déperdition du français et donc de l’identité matricielle du Québec, qui est
française, et la sensation d’être pris en tenaille entre le Canada anglophone
et les nouveaux arrivants qui se tournent plus naturellement vers l’anglais. »
Du Canada fédéral et anglophone, il ne pense que du mal
De là découle chez Mathieu Bock-Côté une forme radicale de souverainisme
qui circonscrit l’identité québécoise non seulement au français, mais aussi aux
racines catholiques et à la couleur de peau. « La traque à la société
trop blanche est à la mode », écrit-il par exemple quand des minorités
réclament simplement une meilleure représentation, que ce soit dans la musique,
le cinéma ou le monde d’entreprise. Du Canada fédéral et anglophone, beaucoup
plus permissif que la France en matière de signes religieux, le sociologue ne
pense que du mal, fustigeant une « utopie multiculturaliste se déployant
sous le signe d’un fondamentalisme droit-de-l’hommiste », pilotée par le
premier ministre Justin Trudeau, « un mannequin égaré à la tête de
l’État ».
Au fond, le succès de
Bock-Côté de ce côté de l’Atlantique, où il est désormais autant voire plus influent
qu’au Québec, en dit plus sur le rapport de forces en France que sur
l’idéologue lui-même. Il raconte la droitisation du discours, une bascule qui
remonte à loin, et que la Macronie aura accélérée. Sur Macron, d’ailleurs,
qu’il qualifiait volontiers en 2017 de « Trudeau français », Mathieu
Bock-Côté a revu sa copie au fil du quinquennat, se félicitant que le président
ait dorénavant « intégré une part de conservatisme au macronisme ».

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