Cyprien Boganda. Marion d'Allard. Pierric Marissal. Clotilde Mathieu
Alors que la France
s’enlise dans la pandémie, économistes, syndicalistes et partis politiques
mettent sur la table des propositions innovantes pour sortir de l’ornière et
dessiner un nouvel avenir.
« Relancer l’économie. » A priori, le mot d’ordre tombe sous
le sens – qui peut être « pour » la récession ? – et, malgré tout,
c’est une proposition à ne surtout pas prendre au pied de la lettre : relancer
l’existant, sans imagination ni discernement, c’est remettre sur les rails la
machine qui nous a envoyés dans le mur, et préparer le terrain à la prochaine
catastrophe.
« Le concept est piégeux, désamorce Mireille Bruyère,
économiste à l’université de Toulouse. Car cela implique de relancer
les rapports sociaux existants, c’est-à-dire le système capitaliste, avec tous
les dégâts que cela comporte, notamment en matière d’écologie. Pour ma part, je
préfère parler de relance de l’activité, plutôt que de relance de l’économie :
quelles activités doit-on soutenir, pour quelles finalités ? Et avec quel mode
d’organisation ? »
Vaste programme, qui suppose de se projeter sur le long terme… Sans perdre
de vue le moment présent. Pour les économistes dits « hétérodoxes »
– c’est-à-dire tous ceux qui pensent à rebours des dogmes libéraux –,
il n’est pas question de laisser péricliter les secteurs frappés de plein
fouet, ni regarder s’enchaîner les plans sociaux. Les derniers chiffres de
la Dares sont implacables.
Depuis le 1 er janvier, près de 30 000 suppressions
de postes ont été programmées dans le cadre d’un PSE, soit trois fois plus
que sur la même période l’année précédente. En moyenne, une douzaine de
restructurations sont annoncées chaque semaine en France, et il est possible
que les nouvelles mesures de restriction gouvernementales pèsent encore
davantage sur l’emploi.
C’est sur cette nécessité d’articuler urgence et temps long que planchent
économistes, syndicalistes et associations. Ils ne parlent pas d’une seule
voix, loin de là, mais tombent d’accord pour dénoncer les insuffisances
françaises et européennes : « Pour l’instant, il n’y a pas de plan de
relance en France, ni en Europe, pointe Pierre Khalfa,
économiste et ex-coprésident de la Fondation Copernic. Uniquement
des mesures budgétaires permettant aux entreprises et aux ménages de survivre,
plus ou moins bien, dans la crise actuelle. »
Alors qu’aux États-Unis le Congrès a adopté en mars dernier un plan de
relance de 1 900 milliards de dollars, qui s’ajoute aux
2 200 milliards déjà votés il y a un an, il n’existe pas d’élan comparable
de ce côté-ci de l’Atlantique.
Le gouvernement français a simplement annoncé son intention de rajouter de
nouvelles mesures d’aide à la fin de l’année, s’il estime que la situation
économique l’oblige. Cela ne suffira pas.
Voici donc 10 propositions innovantes :
1/. Sécuriser les emplois menacés et penser à l’avenir
« Il y a des entreprises qui utilisent le contexte de la crise pour
procéder à des restructurations qui n’ont pas grand-chose à voir avec
celle-ci. » La phrase n’a pas été prononcée par un syndicaliste, mais par un
certain Emmanuel Macron, en octobre 2020. Par ces quelques mots
pesés au trébuchet, le président admet ce qui saute aux yeux : quand certaines
entreprises licencient dos au mur, d’autres profitent de la crise – Sanofi,
Altice, Danone, etc.
Face à cette déferlante, « les salariés peuvent obtenir des
dommages et intérêts en cas de licenciement abusif, mais uniquement après coup, rappelle
l’avocat Ralph Blindauer. Les Direccte (l’administration),
chargées d’homologuer les PSE en amont, ne peuvent pas les bloquer en cas
d’absence de motif économique. Il faut y remédier. »
« Atteinte à la liberté d’entreprendre ! » hurlent aussitôt
les libéraux. L’argument ne tient pas pour Pascal Lokiec,
professeur de droit social : « En matière de droit constitutionnel, tout
est une question de proportionnalité. Ce n’est pas porter atteinte à la liberté
d’entreprendre que de permettre à l’administration de vérifier la présence du
motif économique : l’autorisation administrative du licenciement existait en
France jusqu’en 1986… Par ailleurs, c’est toujours l’administration qui
contrôle le licenciement des salariés dits protégés ! »
Préserver les emplois d’aujourd’hui ne suffit pas : combien de postes
risquent d’être détruits dans les années à venir ? « Prenons le cas de
l’aviation, indique l’économiste Mireille Bruyère. Dans
le cadre de la transition écologique, il nous faut penser à la fois l’avion du
futur et l’inévitable décroissance partielle du secteur. D’où la nécessité
d’imaginer des dispositifs de formation des salariés, financés par l’État, qui
ne les renvoient pas à leur solitude. »
« L’État a mis 30 milliards d’euros pour le chômage partiel, rappelle l’économiste
communiste Frédéric Boccara. Mais ce dispositif, s’il
reconnaît le caractère essentiel des compétences des travailleurs, consiste
surtout en une gigantesque aide publique à la baisse du coût du travail.
Le PCF propose, au contraire, une sécurisation de l’emploi et
des compétences qui garantiraient une alternance entre activités et formation,
avec une sécurité de revenu. »
2/. Augmenter les salaires pour relancer la demande
«Augmenter le salaire minimum est contraire à l’objectif de
compétitivité », martèle Emmanuel Macron. En janvier, le Smic a progressé de 0,99 %, soit une hausse de
15 euros pour atteindre 1 554,58 euros brut par mois (1 230,61 euros
net). Pourtant, si la hausse des salaires est une question de justice sociale,
elle est aussi un pilier de la relance économique. Tout simplement parce qu’il
est démontré qu’une hausse du Smic se répercute intégralement dans l’année qui
la suit sur les salaires proches de ce minimum (entre 1,1 et 1,2 Smic),
puis de façon dégressive au-delà, pour s’annuler à deux Smic. Or, les trois
quarts des salariés français gagnent moins de deux Smic.
« Sans attendre le grand soir, il est donc possible d’avancer », explique Nasser
Mansouri. Et l’économiste de proposer une hausse du Smic à 1 500 euros
net. Dans certains pays de l’Union européenne, les augmentations du salaire
minimum pour 2021 ont déjà été décidées. Le gouvernement irlandais,
par exemple, a approuvé une augmentation du salaire minimum à 10,20 euros
de l’heure (contre 8,11 euros en France), à compter du 1er
janvier 2021. En Allemagne, la Commission du salaire minimum a
recommandé une hausse par étapes de 11,8 % sur les deux prochaines années.
Mais la crise a aussi montré l’importance de beaucoup de métiers essentiels,
très mal rémunérés : aides à domicile, enseignants, soignants, éboueurs,
caissières, ouvriers de l’agroalimentaire, agriculteurs… Las des primes, ces
travailleurs veulent une reconnaissance durable sur leurs fiches de paie, en
modifiant par exemple l’échelle des salaires pour tenir compte de l’efficacité
sociale du travail réalisé. « Cette piste risque de chambouler les
conceptions actuelles de l’économie. Mais il est temps de la poser et d’ouvrir
le débat », insiste Nasser Manssouri.
3/. Désamorcer la bombe à retardement des faillites
En 2020, on n’a enregistré « que » 33 000 faillites en France,
mais ce répit sera probablement de courte durée. Les PGE, prêts garantis par
l’État (plus de 135 milliards d’euros) ont maintenu à flot les trésoreries
de 669 883 entreprises. Reste maintenant à les rembourser. À ce jour,
seule une entreprise sur dix est parvenue à le faire. Or, le PGE est d’autant
plus coûteux que la période de remboursement est longue. Et retarder son
remboursement, comme le souhaite Bercy, « conduirait certainement à un
fort renchérissement des coûts pour les entreprises », estime la Fédération
française des banques. Le gouvernement mise aussi sur ses prêts
participatifs, pour renforcer les fonds propres des entreprises.
Pour l’économiste Mathieu Plane (OFCE), « il sera
nécessaire de mettre en place des mesures supplémentaires. Les aides aux
entreprises n’ont pas été très réfléchies, ni très élaborées. Si
les grosses boîtes industrielles sont sous les radars de l’État, et que les
très petites résistent avec le fonds de solidarité (1 200 euros par mois),
liste-t-il, les entreprises intermédiaires, celles qui investissent, ou celles
qui ont beaucoup d’équipements ont besoin d’une aide supplémentaire, calculée
sur l’amortissement des investissements ». Reste que ce dispositif
d’aide proposé par l’État ne comprend aucune contrepartie, à l’exception de
quelques secteurs qui se voient contraints par des exigences environnementales
au rabais.
Or, sans contrainte ni sanction, les entreprises risquent fort d’agir comme
avant, aiguillonnées par la seule rentabilité. L’OFCE propose la non-distribution
de dividendes pendant deux ans, en fonction de la taille des
entreprises par exemple. Une autre manière est de remettre en place les
commissions de contrôle et d’évaluation des aides publiques mises en place par
les élus communistes, dans certaines régions, puis démantelées par la droite.
4/. Reprendre la main sur les entreprises stratégiques
Alors que la crise a mis en lumière les activités essentielles au bon
fonctionnement du pays, elle a aussi révélé l’importance de certains secteurs
hautement stratégiques. Pourtant, dans la santé, l’énergie, les transports ou
encore les télécoms, l’exécutif poursuit sa politique de privatisation malgré
les grands discours sur la planification industrielle, la relocalisation et
même, la souveraineté nationale.
Pour que l’État reprenne la main sur ces filières stratégiques, « il
faut en passer par la nationalisation de grandes entreprises comme General Electric, Sanofi ou encore Air
France, mais également nationaliser la filière télécoms et s’assurer
que des entreprises comme EDF ou la SNCF demeurent publiques », affirme Frédéric
Boccara.
Mais, pour l’économiste communiste, il ne s’agit ni de parler d’étatisation
ni de nationalisation temporaire. « L’État doit agir sur l’orientation
de ces entreprises en leur fixant des objectifs stratégiques et des critères
précis au premier rang desquels : la sauvegarde de l’emploi et des compétences,
la création de richesses dans les territoires et la transition écologique », poursuit-il.
Pour y parvenir, un changement de gouvernance – qui passe par une « appropriation
sociale » de la stratégie – et une nouvelle architecture des
financements s’imposent dans une logique de « cohérence ».
Dans une véritable planification stratégique, poursuit Frédéric
Boccara, « les entreprises doivent prendre des engagements auxquels
sont conditionnés les versements d’aides publiques. Leurs dépenses
d’investissement peuvent alors prendre la forme de crédits émis par le pôle
public bancaire », détaille l’économiste qui dénonce le système des aides
versées actuellement aux entreprises « qui accompagnent parfois des
plans de licenciements et remboursent le capital ».
Enfin, conclut-il, « reprendre la main sur les entreprises
stratégiques n’a de sens que si cette politique s’accompagne d’un développement
des services publics de l’emploi, de la formation et de la recherche,
indispensables pour sauvegarder les savoir-faire ».
5/. Sortir la dette publique de la mainmise des marchés
La question de la dette empoisonne le débat public. La plus grande crainte
des économistes « hétérodoxes » est que le poids des déficits creusés à
l’occasion de la pandémie serve de prétexte à un nouveau tour de vis
austéritaire. « Il faudra rembourser », martèle le ministre de
l’Économie, appuyé par un rapport rédigé par Jean Arthuis, qui
prône la création d’une « règle d’or » contraignant les
dépenses publiques.
Une solution d’autant plus mortifère qu’elle repose sur une erreur de
diagnostic, selon Pierre Khalfa, économiste, ancien coprésident de
la Fondation Copernic : « Historiquement, l’envol de la
dette publique n’est absolument pas lié à un excès de dépenses, mais à deux
autres facteurs : la contre-révolution fiscale menée depuis vingt ans, qui a
asséché les recettes de l’État ; et les taux d’intérêt, qui, durant les
années 1990 étaient supérieurs aux taux de croissance, d’où un
accroissement mécanique du poids de la dette dans le PIB (c’est l’“effet boule
de neige”) ».
Aujourd’hui, ces taux d’intérêt sont extrêmement bas : mais pour combien de
temps ? Pour en finir avec cette épée de Damoclès d’une éventuelle hausse de
ces taux, de nombreux économistes plaident pour s’affranchir de la finance.
Jusque dans les années 1970, l’État se finançait grâce au « circuit
du Trésor » : les grandes banques françaises – pour la plupart
nationalisées au sortir de la Seconde Guerre mondiale –, étaient obligées
d’acheter une certaine quantité de bons du Trésor français (au moins 30 %
de leurs actifs en 1948).
À l’époque, « les souscriptions de bons du Trésor en compte courant
(via un compte à la Banque de France) se déroulaient hors marché, à robinets
ouverts, sans recourir aux séances de vente aux enchères de bons du Trésor et
ne dépendant donc pas de l’appétit ou du désir des banques », écrit le
sociologue Benjamin Lemoine.
« Il faut sortir la dette de l’emprise des marchés financiers, assure Pierre
Khalfa. Soit en réactivant, d’une façon ou d’une autre, le circuit du
Trésor, soit en exigeant de la BCE qu’elle prête directement aux États
européens… C’est ce qui se passe, par exemple, aux États-Unis, où la Fed
(Réserve fédérale – NDLR) achète directement des obligations du Trésor sans que
ça ne pose de problème. »
6/. Faire tomber le tabou du temps de travail
Pour de plus en plus d’économistes, il est temps de faire son deuil des
taux de croissance mirobolants que la France a connus autrefois (autour de 6%
en moyenne durant la décennie 1960). Et dans un monde de croissance faiblarde,
le retour au plein emploi pourrait bien passer par la réduction du
temps de travail (RTT).
Bête noire des libéraux, la réforme des 35 heures a pourtant créé ou
sauvegardé entre 350 000 et 400 000 emplois nets, selon les
estimations. Et entre 1998 et 2002, la France a créé 2,1 millions
d’emplois, « une performance jamais égalée au cours des trente-cinq
dernières années », rappelait l’économiste Éric Heyer en
2016.
Ne serait-il pas temps de passer à la vitesse supérieure ? Ardent défenseur
de la semaine des 32 heures, l’économiste et parlementaire
européen Pierre Larrouturou soutient qu’elle pourrait créer
1,6 million d’emplois à brève échéance. « Cela n’a rien d’une
lubie, explique-t-il, 400 entreprises l’expérimentent déjà en
France, dont Fleury Michon ou Mamie Nova. Au départ, cela a pu créer des
problèmes d’organisation, mais le résultat à long terme est extrêmement
bénéfique pour le bien-être des travailleurs. »
Deux conditions doivent être respectées, selon lui : les travailleurs
ne doivent pas perdre en salaire ; les entreprises ne doivent pas voir
grimper leur masse salariale. « Si une entreprise embauche 10% de
salariés supplémentaires en CDI, en passant à la semaine de quatre jours, elle
sera exonérée de cotisations chômage », propose-t-il. Soit un
manque à gagner de 15 milliards d’euros pour l’État en année pleine, compensé
selon lui par le surplus constitué par l’augmentation des cotisations de
Sécurité sociale.
7/. Investir massivement dans les services publics
Pendant trente ans, la plupart des gouvernements ont tiré à boulets rouges
sur les agents du service public, supposés trop coûteux et
insuffisamment productifs… Avant de redécouvrir leurs vertus à l’occasion de la
crise sanitaire, mais sans envisager, pour autant, d’investir.
« Former un médecin, c’est de l’argent qu’on dépense aujourd’hui et qui va
rapporter pendant longtemps, rappelle pourtant Denis
Durand, économiste communiste. L’urgence, pour les services
publics, c’est d’abord d’embaucher. Nous avons besoin d’au moins
100 000 emplois dans les hôpitaux, 300 000 dans les Ehpad, et il en faut
probablement autant dans l’éducation nationale, la recherche, les transports,
l’énergie… Il faut mettre un terme à ces politiques de réduction des
effectifs qui nous ont conduits à la catastrophe. »
Mais, pour recruter, il faut des moyens. « Il est probable que
l’État n’ait pas les ressources pour embaucher 300 000 fonctionnaires dans
l’année, convient Denis Durand. Il faut donc emprunter, mais
pas auprès des marchés financiers : l’État doit emprunter auprès de la Banque
centrale européenne (BCE). Je rappelle que l’Eurosystème (la BCE et les banques
centrales nationales) a acheté 1 100 milliards d’euros de titres de dette
l’année dernière ! Cet argent n’a servi qu’à alimenter la spéculation, on
pourrait l’investir dans les services publics. »
Concrètement, un tel emprunt s’effectuerait à travers un fonds spécialement
conçu pour l’occasion, géré démocratiquement de manière décentralisée, par les
différentes parties prenantes (syndicats, patronat, banques, élus locaux,
associations, etc.).
8/. Une ambitieuse souveraineté numérique, un terreau d’emplois durables
Il n’y a qu’à regarder les bénéfices ou les capitalisations des entreprises
du secteur pour se rendre compte que le numérique concentre une large part de
la valeur économique. Et la France, malgré des atouts historiques, en est
grandement exclue.
L’idée de tendre vers une souveraineté numérique fait pourtant
quasi-l’unanimité, politiquement. Il y a une vraie absurdité, par exemple, à ce
que les services publics français payent les Gafam pour qu’ils
hébergent nos données, qu’ils exploitent ensuite pour nous revendre des
services ou nous abreuver de publicité ciblée.
Pour le pouvoir en place, cette souveraineté passe par la promotion de
start-up abreuvées d’argent public, dans le vain espoir de voir émerger
un Google européen, qui ne paiera pas davantage ses impôts en
France. Sauf que, avant de produire des services en ligne, le numérique est
très matériel. C’est tout un pan industriel d’avenir à sauver et à développer
grâce à des investissements et la commande publics.
Des infrastructures réseaux, sur lesquelles Alcatel brillait,
aux semi-conducteurs. On se rend aujourd’hui d’autant mieux compte du rôle
crucial de ces derniers qu’il y a une pénurie mondiale. Avec l’informatisation
de l’ensemble de l’industrie, même le secteur automobile se retrouve à l’arrêt
du fait du manque de ces composants. Mais, faute de stratégie publique, ST
Microelectronics, le fondeur franco-italien, abandonne petit à petit des
pans entiers du secteur, quittant successivement le marché des microprocesseurs
et des objets connectés. Le groupe a aussi renoncé à installer des usines en
Europe, préférant sous-traiter toute la fabrication en Asie.
Là réside pourtant un vrai terreau d’emplois de qualité et de valeur
ajoutée, mais c’est aussi là que se trouve la clé de la cybersécurité :
les portes dérobées se cachent autant dans les processeurs que dans les
logiciels. D’ailleurs, ces derniers sont la chasse gardée de géants
états-uniens comme Microsoft ou Oracle, qui nous
inondent de produits standardisés. Des exemples ont pourtant démontré tout
l’intérêt de solutions développées au plus près des services publics, de leurs
usagers ou des entreprises locales pour remettre l’humain au cœur du numérique.
9/. Une réforme fiscale pour redonner sa légitimité à l’impôt
Après l’administration Biden, c’est au tour du FMI de
défendre
Concernant les grandes entreprises, le cadre privilégié est la reprise des
négociations à l’OCDE, au point mort.
Les discussions ont achoppé sur le principe de la taxation unitaire des
multinationales : le fait de considérer ces groupes comme un tout et non un
assemblage de filiales indépendantes. Ainsi, l’ensemble des bénéfices serait
pris en compte et non ce qui est déclaré localement. Ceci couplé à un impôt
minimum effectif permettrait de réduire à peau de chagrin l’intérêt des paradis
fiscaux.
Le terme « effectif » est crucial : si la taxation sur les bénéfices
de Total tourne autour de 27 %, l’impôt qu’il paye
effectivement après divers crédits et exemptions fiscales reste inférieur à
8 %. Ce taux minimum, s’il n’est pas trop bas – Biden suggère
21 %, Oxfam au minimum 25 %, mais Bruno Le Maire
12,5 % – mettrait fin à la concurrence fiscale des pays vers le bas.
Quant à l’idée d’une taxe exceptionnelle sur les hauts revenus, elle a tout
d’une fausse bonne idée. Pour Maxime Combes, ce n’est pas elle qui
redonnera, seule, sa légitimité, et donc le consentement, à l’impôt sur le
revenu. « La crise sanitaire n’est pas la cause première de
l’accroissement des inégalités, mais c’est le résultat d’années de politiques
de casse de la fiscalité progressive », rappelle l’économiste.
L’important est de rajouter des tranches d’impôt sur le revenu – combien ? Cela
fait débat à gauche – et de taxer efficacement la fortune, concentrée de plus
en plus dans le patrimoine financier, grandement épargné par la « flat
tax » qui a remplacé l’ISF.
Une autre idée discutée par les progressistes est de permettre qu’une part
de l’impôt sur le revenu de chacun soit allouée selon son choix :
éducation, lutte contre la pauvreté, recherche fondamentale… L’important reste
que l’impôt retrouve aux yeux des contribuables son rôle premier, redistribuer
les richesses et financer des services publics de qualité, et non financer sans
contreparties des entreprises cotées en Bourse.
10/. Rebâtir une politique industrielle
Manque de masques, de respirateurs, de médicaments… depuis un an, la crise
apparaît comme un révélateur de la fragilité du tissu industriel français. Si
la délocalisation des usines et la recherche du moins-disant social expliquent
en partie ce déclin, celui-ci est aussi lié à une perception tenace, relève le
cabinet Trendeo : dans l’opinion, l’industrie est longtemps
apparue « comme contraire à d’autres orientations émergentes –
politiques environnementales, aspirations à des activités créatives peu
associées à l’industrie ».
Pourtant, « toute nouvelle orientation industrielle devra
s’inscrire dans le cadre de la transition écologique, estime Gabriel
Colletis, économiste. C’est à la fois la difficulté et
l’opportunité historique de la période actuelle ».
Prenant l’exemple du lave-linge, dont la production dans l’Hexagone s’est
éteinte avec la fermeture de l’usine Whirlpool d’Amiens,
l’économiste esquisse ce qu’il entend par la création d’un nouveau
produit. « Il ne s’agit pas seulement de faire revenir en France la
production délocalisée, il faut inventer un nouveau modèle de lave-linge, doté
d’une garantie à vie : plutôt que de le changer, le consommateur aura intérêt à
le faire réparer. En pratique, cela signifie qu’aucun composant (pompe,
programmateur, moteur, etc.) ne devra représenter plus de 15 % de la
valeur d’achat totale du lave-linge. Il va de soi qu’un tel appareil coûterait
plus cher qu’aujourd’hui, d’où la nécessité d’aider les ménages à l’acquérir,
mais également de repenser l’habitat collectif : pourquoi ne pas doter les
nouveaux immeubles de lave-linge partagés ? »
« Le remède à nos dépendances réside plus dans une politique générale de
réindustrialisation que dans des mesures spécifiquement destinées à encourager
des relocalisations », estime Trendeo. L’État doit avoir un rôle de
« coordinateur », avec pour première mission d’ « identifier les
domaines dans lesquels les besoins fondamentaux de la population sont mal
satisfaits, soit parce que la qualité n’est pas au rendez-vous, soit parce que
les produits sont importés, puis fixer des objectifs de formation, de
financement, etc. », conclut Gabriel Colletis.

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