D’après le document que s’est procuré l’Humanité, le
géant de l’intérim tient à jour une liste de salariés voués au départ par
ruptures conventionnelles ou licenciements entre 2020 et 2021. La CGT dénonce
un plan de sauvegarde de l’emploi déguisé.
« Notre
métier, c’est de l’humain et il faut qu’il le reste », lançait
Alexandre Viros, président d’Adecco France sur le site Tout-Lyon, le
3 novembre 2020. Une belle déclaration qui semble contredite par le
document que s’est procuré l’Humanité. Dans ce tableau daté
d’octobre dernier, 114 noms de salariés permanents d’Adecco France et de
ses filiales, classés par périmètres, sont listés. En bout de ligne, la
sanction tombe : 97 sorties seraient actées ou programmées en ruptures
conventionnelles individuelles et 15 via des licenciements dont le motif reste
à déterminer (deux cas sont également en litige). Si 43 personnes auraient
déjà quitté les murs du groupe en 2020, 69 seraient sur la sellette en 2021.
Les secteurs les plus concernés seraient les middle-offices (centres de gestion
administratif et de paie) avec 14 départs, soit 12 ruptures
conventionnelles et 2 licenciements, ainsi qu’Adecco Onsite (agence au
sein de l’entreprise utilisatrice) avec 31 ruptures conventionnelles
destinées à des responsables de site et de recrutement. Quant à la filiale
spécialisée dans le management de transition, Badenoch and Clark, elle n’est
pas en reste avec 13 départs en voie de signature ou déjà effectués. Si ces
coupes claires se produisent en ce moment parmi les 9 000 salariés du
groupe Adecco France, aucun plan social ne se profile pourtant à l’horizon.
Lors d’un CSE central, le 7 juillet 2020, Christophe Catoir, président de
la région France-Europe du Nord, déclarait même que « l’entreprise n’a
pas de plan de restructuration, ou de discussion sur un accord de performance
sur la table, cela n’est même pas envisagé à ce stade ». Il relevait « l’importance
de refaire de la pédagogie pour que les collaborateurs comprennent et qu’ils
n’aient pas l’impression que l’on ne leur dit pas la vérité ».
Pour Lætitia Gomez, déléguée syndicale
centrale CGT chez Adecco, ce procédé de fichage est « scandaleux. Dans
le tableau, des ruptures conventionnelles sont inscrites un an à l’avance.
L’entreprise essaie de faire croire que ce sont des décisions individuelles
mais cela relève bien d’une volonté collective. Nous avons la preuve que la
direction, qui se veut socialement responsable, nous ment ! On spolie ces
salariés des droits inhérents aux licenciements économiques sans que les
instanc es représentatives du personnel (IRP) ne soient informées.
Adecco a 22 marques, il y aurait possibilité de reclasser ces salariés en
interne ». Ce tableau des ressources humaines du groupe, qui a pu subir des
modifications depuis l’automne, serait, selon une source interne, un mode de
gestion loin d’être exceptionnel. Il accompagnerait chaque année ou presque une
enveloppe de sortie qui permettrait d’évacuer les « low performers » (salariés
avec des résultats plus bas) ou simplement de gagner en productivité.
L'entreprise a revu ses objectifs de rentabilité à la hausse
Alors que le géant suisse du travail
temporaire a connu quelques turbulences liées à la crise sanitaire, avec une
chute de 18 % du chiffre d’affaires en France au troisième trimestre, il a
depuis redressé la barre. Dans la foulée, Adecco a même revu ses objectifs de
rentabilité à la hausse pour les mois à venir. L’existence de ce listing ne
surprend pas vraiment Fanny Carayon, déléguée syndicale centrale CFE-CGC. « On
comprend mieux à quoi servent les noms que la direction demande aux
responsables de remonter. Le groupe est en restructuration permanente. Il y a
des fusions, des rapprochements de sites qui engendrent inévitablement une
diminution d’effectifs. Adecco pratique une gestion par les coûts. Elle en
profite bien souvent pour se séparer des personnes les moins “corporates”. Si
les salariés se sente nt piégés, n’en peuvent plus des brimades,
cela peut les conduire à demander une rupture conventionnelle. »
Sans recourir à un plan social (le dernier
s’est déroulé en 2012), Adecco semble coutumier des variations d’effectifs. En
2018, ce sont près de 625 CDD qui avaient pris fin sur l’année. Lors du
premier confinement, tous les contrats à durée déterminée avaient également été
stoppés. Si certains départs en rupture conventionnelle de cette liste ont pu
être demandés par les salariés, la concentration de ces cassures de contrats
pose question. Pour Flavien Jorquera, avocat de la CGT Adecco : « Dans
certaines unités, on voit que des ruptures interviennent sur la même période.
S’il y en a 10 en trente jours, elles devraient être régies par un motif
économique. On dirait un plan de licenciement caché. Le salarié est-il informé
de ce qui se passe ? Quel est le libre arbitre en cas de rupture
conventionnelle ? Comment sont-ils traités ? Ce sont des pratiques de gestion
du personnel graves et qui interrogent. » D’autant qu’une fois
signée, la rupture conventionnelle, qui suppose l’accord libre et éclairé de
l’employé, est beaucoup plus difficile à contester devant les tribunaux. « Ces
réorganisations se produisent sans consulter le CSE. On s’affranchit aussi du
contrôle de l’inspection du travail, ce qui serait le cas dans un plan social, poursuit
Flavien Jorquera. Pour les licenciements, c’est encore plus
problématique : comment sait-on que l’on va licencier, par exemple pour faute,
quelques mois à l’avance ? Une faute doit se produire au moins dans les deux
mois précédents. »
Nombre des salariés figurant dans le tableau
ignorent ce qui risque de leur tomber sur la tête. Au centre de gestion
administratif (middle-office) de Quimper (Finistère), destiné à fermer ses portes
l’été prochain si l’on en croit le document, personne n’a encore entendu le
moindre écho. Au middle-office de Marseille (Bouches-du-Rhône), menacé de
fermeture et où trois salariés partiraient via des ruptures conventionnelles,
c’est le flou qui domine. José Savin, délégué syndical CGT du Sud-Est, explique
que « le bail du local a été dénoncé mais les personnels ne savent rien
de plus. Il y avait quatre salariées avant. Une d’entre elles était en
souffrance à cause de la charge de travail et de son manque de maîtrise des
outils. Depuis, elle ne fait plus partie des effectifs. Ils font n’importe quoi
pour maintenir le niveau de dividendes des actionnaires ».
D’autres employés sentent en revanche le
vent tourner. Dans le middle-office de Cholet (Maine-et-Loire), voué à
disparaître selon le document, six ruptures conventionnelles sont inscrites
pour l’été 2021 sur sept employés au total. Les représentants du personnel ont
eu vent d’une partie du projet d’Adecco en janvier, sans plus de
précisions. « La direction a convoqué les sept salariés du site à des
entretiens individuels, le CSE n’a pas été informé ni consulté préalablement à
cette fermeture. Les élus, tout comme les salariés, ne disposent d’aucune
information sur les raisons et le calendrier du projet, ni sur les conditions
entourant les mutations », se sont-ils alarmés dans une délibération.
En CSE, le 1er février dernier, la direction tournait encore autour du
pot. Elle annonce des synergies avec le centre de gestion de Saint-Herblain
(Loire-Atlantique), à 60 kilomètres de là, mais sans confirmer la
fermeture du site, ni le transfert des salariés. Ceux-ci, dont le contrat
comporte une clause de mobilité, ne savent pas à quelle sauce ils vont être
mangés. Signe que l’ambiance n’est pas au beau fixe, sans connaître encore
cette épée de Damoclès, une des employés avait ainsi répondu à une enquête sur
les conditions de travail : « J’ai l’impression de n’être plus qu’un
matricule. J’ai bien compris que l’on ne nous retient pas, surtout lorsque l’on
a de l’ancienneté. »
62 % des permanents souffrent de stress
Une expertise du cabinet Sécafi a
récemment mis au jour un niveau élevé de risques psychosociaux. 62 % des
permanents souffrent de stress. Selon Galien Mauduit, élu CGT Adecco en
Île-de-France : « Les middle-offices se sont retrouvés face à une
explosion du travail avec la mise en place du chômage partiel. On leur a
supprimé les CDD et maintenant, ils procèdent à des regroupements. Ils mettent
également en place des logiciels pour que certaines tâches administratives
soient gérées directement dans les agences d’intérim. »
Selon les syndicats, cette liste ne serait que la
partie émergée de l’iceberg des suppressions de postes. L’éclatement en
microstructures d’Adecco rendant compliquée une vision d’ensemble sur tout le
territoire. Ces derniers temps, les représentants du personnel ont été plus
sollicités par des salariés se sentant menacés. « Le groupe semble
avoir changé son fusil d’épaule. On assiste à une recrudescence de
“propositions” de licenciements pour faute grave depuis le début d’année. Ils
savent que ces dossiers seront jugés aux prud’hommes bien plus tard », glisse
Fanny Carayon. Le cas d’un directeur de hub a frappé l’élue de la
CFE-CGC : « Au bout d’une quinzaine d’années d’ancienneté, il a été mis
à pied à titre conservatoire, donc sans salaire avant d’être licencié. Il n’y
avait rien dans son dossier. On sent que le Covid a accéléré ces prises de
décision. » Comme le souligne Géraldine Roncaglia, représentante
syndicale CGT, ces agissements sont aux antipodes de l’image véhiculée par la
société. « Jamais autant d’employés ne sont venus nous demander
conseil. Je ne comprends pas qu’une entreprise de ressources humaines traite
les salariés permanents et les intérimaires comme des “produits”. » Contactée
par l’Humanité, Adecco n'a pas été en mesure de répondre à nos
questions.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire