jeudi 25 février 2021

Bandes. « L’école et la famille ne parviennent plus à socialiser »



Camille Bauer

Après la mort de deux adolescents en 24 heures dans des affrontements entre bandes de différentes communes de l’Essonne, retour sur ce phénomène avec le sociologue Michel Kokoreff qui appelle à mieux travailler sur la médiation.

MICHEL KOKOREFF Sociologue, professeur à l’université de Saint-Denis

 

Après le décès, lundi, à Saint-Chéron, d’une jeune fille de 14 ans, un autre adolescent a perdu à son tour la vie dans une rixe, mardi, à Boussy-Saint-Antoine. Ces violences ont donné lieu à un emballement politico-médiatique. Le ministre de l’Intérieur s’est immédiatement rendu sur place et s’est saisi de ces drames pour annoncer l’envoi dans le département d’une centaine de policiers et gendarmes.

Beaucoup d’acteurs évoquent une aggravation du phénomène des bandes. Qu’en pensez-vous ?

MICHEL KOKOREFF : Des drames comme ceux de ces derniers jours sont dramatiques pour les familles et les proches. Mais il est obscène d’instrumentaliser la mort de jeunes à des fins ­politiques, sécuritaires ou syndicales, sans s’atteler aux problèmes de fond. Il y a ce discours de dramatisation qui dit que les jeunes sont de plus en plus violents, de plus en plus tôt. Les rixes entre bandes ont toujours existé, au moins depuis les Apaches à la fin du XIXe siècle. De plus, on n’a pas de thermomètre fiable pour évaluer le phénomène, d’outils pour déterminer le nombre de bandes, de rixes, leur augmentation ou l’inverse. Les bandes sont, par définition, un phénomène dynamique, dont les membres ne cessent de se grouper ou de se dégrouper. Elles sont des groupes informels, qui se réunissent sur une base de sociabilité. Ce ne sont ni des mafias ni des organisations criminelles et leurs membres ne sont pas forcément des délinquants.

Il n’y a pas de liens avec le trafic de drogue ?

MICHEL KOKOREFF : Si on reprend les termes utilisés dans les quartiers populaires, ceux qui s’occupent du trafic s’appellent des équipes ou des réseaux. Elles ont mieux à faire que s’entretuer pour un regard de ­travers ou des histoires de filles, ou des contentieux immémoriaux. Il peut y avoir une porosité. Les équipes peuvent recruter dans les bandes. Mais entrer dans le business, c’est comme un job. C’est obtenir une activité avec une rémunération et éventuellement une promesse de promotion. Ce n’est pas la même logique que celle d’une bande.

Comment expliquer ce phénomène de bandes ?

MICHEL KOKOREFF : Elles se forment dans les angles morts du groupe familial, qui a du mal à gérer ces adolescents, et de l’école, qui est à la fois un impératif pour la réussite et une barrière pour les classes populaires. La bande est un univers séduisant et valorisant qui s’offre aux jeunes garçons que la famille et l’école ne parviennent pas à socialiser. Ils peuvent y exprimer leur sens de la virilité, de la solidarité groupale. La culture du virilisme, support identitaire des hommes des milieux populaires depuis longtemps, y joue un rôle très fort. Le problème sous-jacent de ces jeunes margi­nalisés, c’est qu’ils sont en décrochage scolaire. Or, sur ce plan, rien n’est fait. L’optique répressive ne prend pas en compte cette dimension sociale. ant que l’on persiste à y voir une « excuse sociologique », on ne peut pas avancer. À la place, on nourrit les pages faits divers et on joue sur la peur.

Comment expliquer les logiques territoriales à l’œuvre ?

MICHEL KOKOREFF : C’est un vieux truc de village. On se définit en s’opposant. Le groupe construit son identité dans l’altérité, par rapport à ceux d’en face. La bande définit un territoire et une identité. Elle assure une reconnaissance, fait peur autant qu’elle protège. On en parle dans les journaux, sur les réseaux sociaux. Ces derniers ont un effet démultiplicateur et même incitateur, mais ils n’en sont pas la cause. Ils accélèrent la diffusion. Ils font l’événement et entretiennent la compétition. On va y montrer ses « exploits ». Paradoxalement, on est dans une société où chacun a droit à un quart d’heure de visibilité. Les réseaux sociaux offrent cette visibilité à ceux qui n’en ont pas, même si c’est sous la forme d’images de violence.

Comment faudrait-il aborder ce problème ?

MICHEL KOKOREFF : L’enjeu est d’identifier quelles sont les médiations possibles, faire de la prévention. Qui peut intervenir pour faire baisser la tension, trouver des gestes de désescalade ? La police ne peut pas jouer ce rôle. Ce sont parfois des pairs qui parviennent à casser la logique de représailles. Il y a les éducateurs aussi. Quelquefois, cela peut venir des anciens, quitte à être eux-mêmes des délinquants ou anciens délinquants, qui parviennent à produire les gestes d’apaisement et à mettre en place des logiques de désescalade. 

 

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