Sollicité pour contribuer à l’élaboration d’une
stratégie vaccinale qui fait scandale, le cabinet McKinsey et Company n’est que
l’un des acteurs d’une pratique très « start-up nation » devenue monnaie
courante. Une externalisation des missions de l’État qui nourrit les appétits
et affaiblit la puissance publique.
Fiasco vaccinal, appel à l’aide auprès
d’une multinationale du conseil, proximité entre réseaux privés et politiques…
les ingrédients d’une polémique d’ampleur sont réunis depuis cette révélation :
le gouvernement a recours à un cabinet de conseil privé pour mettre en place
son plan de vaccination national. C’est pourtant d’un « circulez, il n’y a rien
à voir » que la Macronie espère balayer le problème : « Depuis
plusieurs quinquennats, il y a un recours aux cabinets de conseil lorsque sont
élaborés, mis en œuvre de grands projets qui nécessitent un appui, des conseils
stratégiques ou logistiques. » C’est ainsi que le porte-parole du
gouvernement, Gabriel Attal, à l’issue du dernier Conseil des ministres, a
tenté de normaliser le rôle de McKinsey et Company auprès de l’exécutif, révélé
par Politico et le Canard enchaîné, dans l’élaboration de la
stratégie vaccinale, critiquée à tel point que l’exécutif a dû faire un virage
à 180 degrés la semaine dernière.
L’arbre qui cache la forêt
C’est pourtant précisément là que le bât
blesse : comment l’État peut-il être affaibli au point de présenter comme
indispensable l’appel à des cabinets d’expertise privés pour des missions
régaliennes relevant de rien de moins que la santé publique ? Une position
difficile à assumer : même si une telle pratique est raccord avec l’esprit
« start-up nation », l’exécutif fait somme toute profil bas. Car cette affaire
n’est que l’arbre qui cache la forêt. Devant les critiques, le gouvernement a
bien été obligé de confirmer l’intervention du cabinet McKinsey et Company qui,
sollicité, se refuse à tout commentaire. Ce dernier a été missionné « auprès
de la task force pour la définition du cadrage logistique, le benchmarking et
la coordination opérationnelle », nous a confirmé la Direction
générale de la santé (DGS). D’ailleurs, l’entreprise américaine n’est pas la
seule à avoir été associée. « Il a été fait appel au cabinet Accenture
pour le lancement, l’enrichissement et l’accompagnement de la mise en œuvre du
SI vaccination (le fichier “Système d’information vaccin Covid” recensant les
données relatives aux vaccinés – NDLR), aux cabinets Citwell et JLL,
auprès de Santé publique France, pour l’accompagnement logistique et la distribution
des vaccins Covid », précise aussi la DGS.
2 millions d’euros.
C’est la somme que touche le cabinet McKinsey par mois pour son intervention
dans l’élaboration de la stratégie vaccinale.
Des prestations devenues recurrentes
Également interrogée sur la rémunération à
laquelle cette mission a donné lieu, alors même que Gabriel Attal invite la
presse à se tourner vers le ministère pour ces précisions, l’institution
préfère botter en touche et renvoie « à l’accord-cadre interministériel
de la délégation interministérielle à la transformation publique (DITP) » ayant
pour titre « Prestations d’assistance à la conception et à la mise en œuvre
opérationnelle de projets de transformation de l’action publique ». De quoi
démontrer que l’usage de ces fameuses prestations est bel et bien devenu
récurrent. « McKinsey s’est vu attribuer ce marché qui s’inscrit dans
le lot n o 1 de cet accord-cadre intitulé “Stratégie et
politiques publiques”. Le MSS (ministère de la Santé et des Solidarités) n’a
fait qu’activer son “droit de tirage” sur ce support via un bon de
commande », détaille encore la DGS à l’Humanité.
Un lot à 20 millions d’euros que McKinsey partage avec le cabinet Roland
Berger et Boston Consulting Group et Cie, dans le cadre d’un marché dont la
valeur totale s’élève à 100 millions d’euros, selon l’avis publié en juin
2018 et consultable au Bulletin officiel des annonces de marchés
publics. Selon les informations du Point, le cabinet McKinsey toucherait
près de 2 millions d’euros par mois pour son intervention dans
l’élaboration de la stratégie vaccinale.
Une course au bobbying
Malgré le fiasco, l’efficacité de tels
recours ne semble pas interroger en Macronie. Dès avril, comme l’avait alors
révélé la presse, une autre entreprise de conseil, le cabinet Bain, avait déjà
été sollicitée sur le déploiement des tests en France. Un autre raté de la
gestion de la crise sanitaire. « Cette mission s’effectue pro bono dans
le cadre d’une prestation de conseil industriel », assurait alors la
DGS à Mediapart. En clair : « ils disent “on va vous aider
gratuitement” », explique Olivier Petitjean, pour qui le problème reste
entier. « C’est une manière soit d’entretenir leurs bonnes relations,
soit de mettre le pied dans la porte pour espérer plus tard une mission
rémunérée. Une pratique qui, selon de nombreux témoignages, a été très courante
à l’occasion du Covid », détaille le coordinateur de l’Observatoire
des multinationales, à l’origine d’un rapport sur la course au lobbying pendant
la pandémie, publié en juin dernier.
Travaillant pour le public et le privé, ces cabinets
contribuent à aligner le premier sur la vision du monde du second. OLIVIER
PETITJEAN, OBSERVATOIRE DES MULTINATIONALES
Un problème de souveraineté sanitaire
Du côté de l’État, à chaque fois
l’argumentaire est le même. « Ces cabinets n’interviennent à aucun
titre sur les choix de nature politique et sanitaire relevant de la seule
responsabilité du gouvernement », assure la DGS. « C’est
rhétorique. Évidemment, le décideur public ne va pas dire qu’il a sous-traité
la décision, il n’empêche que le contenu même est élaboré par des
multinationales du conseil qui ont en quelque sorte un monopole d’expertise », réplique
Frédéric Pierru (lire entretien). Le sociologue spécialiste des questions de
santé pointe au passage « un problème de souveraineté sanitaire » et
des « consultants qui ignorent tout des routines de travail, des
rouages administratifs ». « De fait les cabinets de consultants ne
sont pas dans une position passive où ils attendraient les marchés, ils
encouragent les pouvoirs publics à utiliser leurs services, à mettre en œuvre
des programmes où ils ont besoin de leur service », observe Olivier
Petitjean, qui insiste, lui aussi, sur « la déconnexion entre le
terrain et les lieux de décision » qui en résulte.
Ces cabinets prospèrent sur l’imposition de ces
logiques néolibérales et de coupes budgétaires dans les services publics. OLIVIER
PETITJEAN, OBSERVATOIRE DES MULTINATIONALES
Car en matière de santé, comme en d’autres
domaines, ce n’est pas seulement le plus haut sommet de l’État qui est concerné
par l’externalisation de l’expertise. « Il y a une montée en puissance
des consultants depuis le milieu des années 2000 avec la Lolf (loi organique
relative aux lois de finances, entrée pleinement en vigueur en 2006
– NDLR). Ce rôle croissant des multinationales du conseil a encore été
accéléré avec la révision générale des politiques publiques initiée par Nicolas
Sarkozy », résume Frédéric Pierru. Et par la même occasion, c’est la
pire des pensées managériales qui s’invite via ces cabinets. « Ils
prospèrent sur l’imposition de ces logiques néolibérales et de coupes
budgétaires dans les services publics », constate Olivier Petitjean.
Le mécanisme est bien rodé, décrypte-t-il : « Ils ont été appelés par
les pouvoirs publics pour que les hôpitaux, les agences de santé baissent leurs
coûts. Ensuite, on se retrouve face à une crise sanitaire que personne n’avait
anticipée et qui révèle les effets de ces politiques de déstructuration. Et qui
on appelle pour y remédier, pallier les déficiences de l’État ? Les mêmes
cabinets. Ils sont gagnants à tous les coups. »
À tel point que l’administration n’a plus
les moyens de fournir sa propre expertise ? « Santé publique France,
chargée de la gestion de la réserve sanitaire et des stocks stratégiques
nécessaires à la protection des populations, a rencontré des difficultés à
assurer cette manœuvre logistique faute notamment de compétences et de moyens
suffisants », pointe le général Richard Lizurey, dans un rapport confidentiel
révélé par Mediapart et remis en juin au gouvernement. Mais la Cour des
comptes, elle, s’est montrée des plus sévères dans une note de 2018 sur les
recours locaux à ces cabinets par les établissements publics de santé. « Les
productions des consultants ne donnent que rarement des résultats à la hauteur
des prestations attendues. Des analyses effectuées par les chambres régionales
des comptes, il ressort que nombre de rapports de mission utilisent
essentiellement des données internes, se contentent de copier des informations
connues ou reprennent des notes ou des conclusions existantes », peut-on
notamment y lire. Et les sages de la rue Cambon d’en conclure : « Le
recours mal maîtrisé aux consultants, en sus des dépenses immédiates liées à
chaque contrat, constitue une source de charges à plus long terme, en raison,
notamment, de la perte de compétences des équipes qui en résulte.
Une pratique qui mène à des aberrations
Sans compter les réseaux d’intérêts au
plus haut niveau, cette fois, entre pouvoir et membre de ces cabinets. En
l’occurrence, Maël de Calan, qui, selon le Canard enchaîné, a
présenté au nom de McKinsey le plan vaccinal aux directeurs d’ARS et de
certains hôpitaux le 23 décembre dernier après une courte introduction du
ministre de la Santé, Olivier Véran, s’affichait comme candidat LR aux
législatives de 2017 aux côtés d’Édouard Philippe, alors premier ministre.
Quant à Karim Tadjeddine, codirigeant de l’activité de secteur public au bureau
de Paris de McKinsey et Company, il est l’un des auteurs de l’ouvrage de
2016 l’État en mode start-up, coordonné par Yann Algan et
Thomas Cazenave, et préfacé par… Emmanuel Macron. Des exemples parmi
d’autres… « C’est un petit monde, les cabinets de consultants font
partie de ces industries dont une grosse partie des contrats dépend des
pouvoirs publics, la clé c’est la proximité avec les décideurs. C’est pour cela
qu’ils ont cette pratique dite de porte tournante, ou de pantouflage, où
d’anciens politiques ou hauts fonctionnaires sont débauchés, et vice versa », assure
Olivier Petitjean.
Un « mélange des genres permanent
en Macronie », pointe Olivier Marleix. Le corapporteur en 2018 de la
mission d’information sur la déontologie des fonctionnaires, estime que cette
pratique mène à des aberrations, comme le recours à un cabinet de conseil
pour « écrire l’exposé des motifs de la loi mobilité, soit le volet le
plus politique ». « C’est le serpent qui se mord la queue : les
hauts fonctionnaires disent “on ne nous donne pas de travail intéressant, donc
on s’en va”, et l’administration constate ensuite qu’elle n’a personne »,
déplore le député LR, qui voit dans le dernier cas en date un « gâchis
d’argent public » dont « le résultat parle de lui-même quand
la France a moins vacciné que le Costa Rica ou l’Estonie ». Mais, selon
l’élu, ce « cercle vicieux » est aussi « savamment
entretenu » parce que « l’intérêt de ce petit monde c’est d’aller
dans le privé pour être mieux rémunéré, avec pour la même mission un zéro
supplémentaire sur le chèque ».
La santé doit être placée « en dehors des lois
du marché », avait osé le chef de l’État au début de la pandémie. Même
si la période des vœux n’est pas passée, celui-là risque bien de rester pieux
en Macronie.
Un
poste toujours vacant à Santé publique France. La responsable de la
direction « alerte et crise » de l’agence nationale Santé publique France
n’aurait pas de successeur depuis qu’elle a quitté son poste le
31 décembre, a révélé Mediapart la semaine dernière. Un cabinet
de recrutement aurait été chargé de trouver un remplaçant sans
avoir finalisé sa mission. Pourtant, l’agence joue un rôle clé dans
la distribution du vaccin contre le Covid-19 et elle a déjà eu affaire à
une telle situation, rappelle le média en ligne. « Le poste de
directeur de la communication et du dialogue avec la société de Santé publique
France est resté vacant des mois de mars à mai 2020, puis de nouveau
de juillet 2020 à octobre 2020 », a ainsi pointé la commission
d’enquête du Sénat.

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