De la refonte abandonnée de la laïcité à la lutte
contre le « séparatisme islamiste », l’exécutif, versant parfois dans la
stigmatisation, s’est longtemps cherché, avant de présenter un projet de loi.
La majorité reste divisée.
Cela fait trois ans que la Macronie
planche sur le sujet. Il est allé dans tous les sens, mais c’est ce mercredi
que le gouvernement présente son « projet de loi confortant les principes
républicains » en Conseil des ministres. À l’origine, l’exécutif voulait
une « grande réforme de la laïcité ». Mais, pour quoi faire ?
En avril 2018, Emmanuel Macron sème le doute en déclarant vouloir « réparer » le « lien
entre l’Église et l’État », au motif qu’il serait « abîmé ». La
loi de 1905, qui sépare les deux, tout en assurant la liberté de conscience et
de culte, sans les reconnaître, les salarier ou les subventionner,
poserait-elle problème ? Macron réfléchit. En mars 2019, il change
d’avis : « Ma vision est claire, c’est 1905 et rien que 1905. Je ne
souhaite pas que l’on change la loi, ce qu’elle représente et permet de
préserver. »
Le président, qui veut un « débat
dépassionné », ajoute cependant qu’il y a « un sujet avec
l’islam ». Il pointe la question de la transparence du financement de ce
culte, évoque des « tensions » et rappelle la prééminence des lois
de la République, comme le prévoit la loi. Au sujet du voile, il donne toujours,
en mars 2019, son point de vue : « Ma question n’est pas de savoir si
c’est bien ou mal qu’une jeune fille soit voilée dans la rue. Ma question est
de savoir si elle est libre ou non de le faire. » Mais il est
contredit quelques mois plus tard par son ministre de l’Éducation nationale. Le
port du voile « n’est pas souhaitable dans la société », insiste
Jean-Michel Blanquer. La phrase divise la Macronie encore maintenant, entre
partisans d’une réforme frontale visant à exclure le religieux de l’espace
public et ceux qui appellent à faire vivre l’esprit de la loi de 1905 à travers
d’autres mesures.
Une mission commandée pour ressusciter le sarkozysme
Les deux camps disent partager un même
objectif, à savoir la lutte contre l’islamisme. Mais ils ne défendent pas les
mêmes méthodes. La réforme reste des mois à l’état larvaire, jusqu’à ce que
Macron annonce sa volonté de lutter contre « le séparatisme
islamiste », lors d’un déplacement à Mulhouse (Haut-Rhin), en février
2020. Le président fait alors face à un mouvement social historique contre sa
réforme des retraites. Il tente de déplacer le débat sur un autre terrain.
C’est la pandémie de Covid-19 et la crise sanitaire liée qui s’en chargeront,
mettant en sommeil ses plans pendant des mois.
Gérald Darmanin reprend le flambeau en
juillet, lors de sa nomination comme ministre de l’Intérieur. « Le pays
est malade de son communautarisme et d’un islam politique qui veut renverser
les valeurs de la République », accuse-t-il, annonçant l’arrivée d’une
loi contre « les séparatismes ». Tout au long de l’été, le
ministre multiplie les discours martiaux, laissant penser qu’il est en mission
commandée pour ressusciter le sarkozysme et diriger l’électorat de droite vers
Macron en 2022. Darmanin parle de « guerre culturelle » et d’une
possible « guerre civile » entre la République et son « ennemi
mortel » que constitue à ses yeux non pas seulement l’islamisme, qui
caractérise une dérive intégriste et dangereuse, mais aussi « l’islam
politique », une formule beaucoup plus floue. Macron reprend la main début octobre,
lors du discours des Mureaux (Yvelines). Il trace les grandes lignes du futur
projet de loi, entre mesures visant à clarifier le statut et le financement
des associations cultuelles, et d’autres qui donnent des pouvoirs exorbitants
aux préfets face aux maires ou interdisent l’école à domicile sauf exception.
Mais le projet de loi va être frappé de plein fouet par l’ignoble assassinat du
professeur Samuel Paty par un terroriste islamiste, quelques jours plus tard,
suivi de la tuerie à Nice. Un article visant à interdire la mise en « danger
de la vie d’autrui par diffusion d’informations relatives à la vie privée,
familiale ou professionnelle » est ajouté, quand bien même ce délit
existe déjà.
« Bénir la laïcité », une formule d’un contresens absolu
Les termes de « séparatisme » et
de « laïcité » disparaissent du projet de loi. Mais les débats
en février au Parlement s’annoncent musclés. Deux camps se sont constitués dans
la majorité. Du côté des vallsistes et des blanqueristes a été organisé un
séminaire avec à l’ordre du jour la curieuse question de « bénir la
laïcité ». Une formule d’un contresens absolu. Y étaient invités des
membres du Printemps républicain et de l’Institut Montaigne : les premiers sont
tombés dans une obsession contre l’islam – et non contre le seul islamisme –,
quand les seconds nient catégoriquement qu’il faille lutter contre le
séparatisme entre riches et pauvres si l’on veut faire vivre l’idéal
républicain afin d’empêcher les replis communautaires et prosélytes. Cette
question, primordiale, mérite mieux que des coups de menton et de
communication. Reste à savoir si Macron vise réellement une réforme efficace
et « apaisée ».

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