Au bout de presque neuf mois de confinement et
d’enseignement à distance, la situation alarmante de nombreux étudiants exige
une reprise rapide en présentiel… mais pas à l’identique, préviennent les
intéressés.
Les étudiants sont « dans une
situation psychologique très difficile ». C’est le premier ministre, Jean
Castex, qui l’a déclaré le 10 décembre… avant de passer à autre chose. Le
lendemain, le Conseil d’État rejetait un recours en référé déposé par 77
professeurs de l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne : ils demandaient que la
reprise des cours ait lieu dès le début janvier, soit un mois plus tôt que
prévu. Mais non : « Les restrictions d’accès aux établissements
d’enseignement supérieur ont été décidées pour faire face à l’aggravation
rapide de l’épidémie », leur a répondu la plus haute juridiction
administrative, et les « effets psychologiques et sociaux d’un
enseignement entièrement à distance sur les étudiants » ont été pris
en compte.
« Le surplus de travail est énorme »
Pourtant, une semaine auparavant, le même
Jean Castex recevait les représentants de la Conférence des présidents
d’université (CPU) et leur laissait entrevoir « une possible reprise
progressive des enseignements en présentiel » en janvier. Mais,
entre-temps, on le sait, les indicateurs de l’épidémie se sont affolés… et la
porte, d’une possible reprise anticipée des cours s’est refermée au nez du
1,7 million d’étudiants inscrits dans les facs. La plupart d’entre eux
n’ont pas réellement eu de cours en présentiel depuis la mi-mars, soit depuis
neuf mois. Une éternité, surtout les étudiants de première année, qui ont passé
leur bac confinés et n’ont même pas eu la possibilité de découvrir la fac, de
s’adapter à ce mode de vie et d’études radicalement différent de ce qu’ils
avaient connu jusque-là. Sans parler du changement brutal de mode de vie que
représente le passage au supérieur, où l’on quitte le cocon familial pour se
retrouver seul(e) dans une ville inconnue, au milieu d’autres inconnus, avec
qui il faut au moins avoir la possibilité de faire connaissance…
Car la première erreur et la première
injustice seraient de croire, comme on l’entend parfois dire dans les
« grands » médias, que les étudiants pantouflent tranquillement chez eux en
suivant les cours à distance et que, finalement, tout ce dont ils auraient à se
plaindre serait de ne plus pouvoir faire la fête avec leurs amis. « On
enchaîne des dizaines d’heures en visioconférence sur Zoom, raconte Fabien,
qui redouble sa première année de licence d’italien à Montpellier, des
centaines de pages de cours en PDF, ça ne s’arrête jamais, le surplus de travail
est énorme. » Christelle, en L3 de lettres modernes à la Sorbonne
Nouvelle, a connu une période de cours « hybrides » avant le
30 octobre : « On avait des cours soit en distanciel total, soit
en présentiel alterné et, quand on était à distance, c’était ou bien en
“synchrone”, c’est-à-dire une vision avec tout le monde connecté en même temps,
ou bien en “asynchrone”, c’est-à-dire des vidéos enregistrées ou des PDF mis en
ligne. Il fallait être bien organisé parce que, certaines semaines, tout
s’entrecroisait. » Et pour arranger les choses, pas de Wi-Fi pour se
connecter sur le campus de Censier, où elle est inscrite…
« C’était trop, je n’étais pas bien psychologiquement »
Au moins avait-elle des cours.
Car, lors du premier confinement, « ils nous sont laissés comme ça,
dénonce-t-elle, sans nouvelles des professeurs, hormis quelques devoirs
à rendre. Certains se sont contentés de noter parfois sur un seul
devoir, d’autres ont choisi de mettre des notes collectives, plutôt élevées. Du
coup, j’ai su très vite que j’aurais mon année, mais c’était assez
démotivant. » Là, c’est presque l’inverse. Elle aussi estime que les
cours à distance sont « plus fatigants et moins motivants ».
Surtout pour elle qui a la « chance » d’exercer à temps plein
comme AED (surveillante) dans un collège, 20 heures par semaine : « C’est
compliqué de travailler en distanciel à côté de ça. On suit juste le cours,
c’est plus dur de tenir le rythme. On n’a pas de coupure, on n’arrive pas à
décompresser. » Résultat : après avoir contracté un virus anodin, elle
a « craqué » à la fin du semestre – même si elle a du mal à
prononcer le mot de burn-out : « C’était trop, je n’étais pas bien
psychologiquement. » Une absence qu’elle a eu du mal à rattraper, même
si elle a… continué à travailler ses cours pendant son arrêt.
La situation de Léo est encore plus
difficile. Il doit au premier confinement de redoubler sa première année de
médecine : volontaire pour coordonner les premiers secours, il est parti deux
mois dans le Val-de-Marne, mais à son retour, tout aménagement de ses
examens lui a été refusé. Sans travail, il a dû quitter son appartement, dont
il ne pouvait plus payer le loyer et même… vendre sa voiture en pièces
détachées, pour pouvoir survivre. Cette année, il a repris, mais matériellement,
ça ne s’est guère arrangé : « Je loue un box pour mes affaires et,
sinon, je squatte les canapés des copains. » Il avoue s’accommoder
assez bien du distanciel, d’autant que « ça (lui) laisse plus de
latitude pour pouvoir retrouver un boulot ». Mais le problème n’est pas
là : « Tout est fait pour maintenir les échéances comme si rien ne se
passait. Pire : il y a des professeurs qui en rajoutent, comme s’ils nous
soupçonnaient de ne rien faire quand on est chez nous. D’autres refusent de
mettre leurs cours en ligne, certains ne les ont donnés qu’avec trois semaines
ou un mois de retard… » Or les examens commençaient ce lundi et « si
je les rate cette fois, je suis bon pour faire un emprunt de 50 000 euros
et aller faire mes études à l’étranger » – car on ne peut présenter
que deux fois le concours de médecine.
« Quand on arrivera sur le marché du travail, comment on va faire ? »
C’est aussi son avenir qui préoccupe Léa,
en 3e année à l’Ifsi (Institut de formation en soins infirmiers) de
Poissy, dans les Yvelines : « Il y a des cours qu’on ne peut suivre
qu’en TP. Or cette année, comme l’année dernière, certains ont sauté, ce qui
fait qu’il y a des choses qu’on ne sait pas faire – les transfusions, par
exemple. Or, non seulement on est évalués dessus, mais que ce soit dès à
présent lors de nos stages ou ensuite, en fin de troisième année, quand on
arrivera sur le marché du travail, comment on va faire ? » Léa dénonce
aussi la situation d’autres élèves, environ un quart de sa promotion, dit-elle,
réquisitionnés comme aides-soignants et qui, de ce fait, « ne
pratiquent pas de soins infirmiers. Ils n’apprennent pas. Et en plus, ils sont
sous-indemnisés alors que déjà, ce qu’on touche pendant les stages –
20 euros par semaine en 1re année, 55 euros en 3e –
ne suffit parfois même pas à payer nos déplacements » !
Dans ces conditions, la reprise des cours au plus vite
s’impose pour tous. Mais, attention : « Pas question de reprendre comme
si rien ne s’était passé », avertit Léo : « Il faudrait que le
présentiel soit en option, pour ceux qui travaillent, et que les examens soient
reportés. On ne peut pas juste dire que tout ce que les étudiants veulent,
c’est retrouver la fac. » Même tonalité chez Fabien : « Si on
ne peut pas réviser ce qu’on a fait au premier semestre, revoir là où on a des
lacunes, on va au crash. » Présidente du syndicat étudiant Unef,
Mélanie Luce insiste aussi sur l’exigence de « protéger la santé des
étudiants et des enseignants, avec des dédoublements de cours et les
recrutements de professeurs nécessaires. Sans couper à la possibilité de cours
en distanciel pour ceux, y compris malades ou à l’isolement, qui ne pourraient
reprendre. » Le syndicat demande également un « bilan national
des décrochages et des mesures pour y remédier, avec un tutorat pour des
remises à niveau ».

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