Alors que paraît Paris, mille vies, chez
Actes Sud, l’écrivain et dramaturge prend position pour la réouverture des
librairies et appelle à préserver l’exception culturelle française. Entretien.
Son
dernier livre, Paris, mille vies, est une déambulation dans un
Paris peuplé de fantômes où résonnent les voix de Villon, de Rimbaud et
d’Artaud, la mémoire des luttes, les tragédies et les rires. Un Paris vivant et
bruyant où l’histoire est présente à chaque pas. Alors que les lieux culturels
et les librairies sont fermés, le romancier et auteur de théâtre, investi
depuis vingt ans pour faire rayonner largement la lecture, réfléchit à ce que
pourrait être une politique culturelle exigeante.
La décision d’écrire ce livre où on entend « tout ce qui gronde » est-elle
liée au premier confinement, à ce Paris silencieux où tous les bruits de la vie
avaient disparu ?
LAURENT GAUDÉ : C’est un projet que je porte en
moi depuis plus longtemps que cela. J’avais envie d’écrire sur ma vie d’un peu
plus près, de me confronter à la question de l’intime à travers la géographie
précise de la ville où je vis. J’ai commencé le texte à l’été 2019 sans pouvoir
imaginer une seule seconde que ce livre sortirait à un moment où les librairies
seraient fermées et où marcher de nuit dans les rues de Paris serait interdit !
Le passé, la fiction, le sujet conscient et
inconscient, l’imaginaire, les fantasmes, nous sommes faits de tout cela.
Ce texte sonne comme un retour à la vie, après la mort de votre père.
Fallait-il se confronter à ce deuil pour s’ouvrir à ces mille vies ?
LAURENT GAUDÉ : C’est vrai que l’évocation, au
début du livre, du père qui tombe pose un motif que je décline ensuite au fil
du récit : le thème de ceux qui meurent sur le pavé de Paris. Mais je ne crois
pas que ce soit la confrontation à ce deuil qui m’ouvre la possibilité
d’embrasser les mille vies. Le sentiment d’être « peuplé » existe depuis très
longtemps en moi et il a toujours été lié à mon désir d’écrire. Le passé, la
fiction, le sujet conscient et inconscient, l’imaginaire, les fantasmes, nous
sommes faits de tout cela. Le livre parle de cette foule que l’on porte en soi.
Vous avez pris position pour la réouverture des librairies. Pourquoi
est-ce selon vous urgent ?
LAURENT GAUDÉ : Le livre est l’antidote. Il faut
le brandir face à nos deux ennemis du moment ! En interdisant la réouverture
des librairies, le président de la République et le gouvernement font à mon
sens une grave erreur politique. Ils ratent l’occasion de faire des librairies
le symbole de ce que veut être notre République. Sont-ils coincés par leur
propre autoritarisme ou ont-ils sciemment fait le calcul politique qu’ils
avaient déjà perdu la gauche et les milieux culturels et que donc ce n’était
pas une bataille à mener ? Il ne m’appartient pas de trancher mais ce qui est
navrant, c’est que la culture méritait mieux. Elle est l’aiguillon de
l’exigence républicaine. L’art pour tous, ce n’est pas un slogan de campagne,
c’est une position citoyenne et morale.
Si la seule réponse à la fermeture des librairies,
c’est l’allégement des frais postaux, c’est navrant.
Pourquoi les mesures prises par le gouvernement, le click and collect,
l’interdiction des rayons culturels dans les grandes surfaces, sont-elles
inadaptées ou insuffisantes ?
LAURENT GAUDÉ : Parce qu’elles viennent à l’aide
du secteur du livre avec une approche uniquement marchande. Les librairies sont
des commerces, certes, mais le livre n’est pas un objet de consommation comme
les autres. C’est ce qu’on a appelé avec fierté pendant des années « l’exception
culturelle française », qui est un acquis magnifique. Si la seule réponse à la
fermeture des librairies, c’est l’allégement des frais postaux, c’est navrant
parce que c’est une aide mais ce n’est pas un discours. C’est un coup de pouce,
pas une vision. Idem pour le click and collect. Bien sûr, cela va peut-être
permettre à certaines libraires de traverser ce marasme, mais a-t-on réfléchi à
la place à laquelle on assigne les librairies ? Ce que le gouvernement leur
dit, c’est : « Faites de votre boutique une sorte de mini-Amazon et vous
pourrez continuer à être ouverts. » Une librairie, c’est avant tout un lieu,
avec un fonds et du conseil. C’est grâce à ces trois éléments que cela peut
devenir un vecteur de curiosité. Le click and collect, c’est de la vente. Pas
de la curiosité. La seule réponse acceptable, c’était la réouverture, et le
gouvernement vient de rater cette occasion symbolique unique.
Comment préserver l’exception culturelle ?
LAURENT GAUDÉ : En l’adaptant à notre époque, en
réfléchissant aux pressions nouvelles qui pèsent sur le monde de la culture. Il
y a, à mon sens, deux grandes menaces. Du côté de l’organisation du secteur, la
menace de la trop forte concentration. C’est un enjeu permanent, dans tous les
domaines (édition, cinéma, presse…). Il faut veiller à ce que notre écosystème
se nourrisse aussi du « petit ». Car, bien souvent, c’est à l’échelle du
« petit » que se joue la question de la diversité. L’autre menace concerne la
diversité du public. C’est une interrogation qui accompagne toutes les
politiques culturelles depuis soixante-dix ans : faire en sorte que la culture
s’ouvre à tous. Si on ne mène pas ce combat, la culture encourt toujours le
risque de n’être qu’un marqueur social de l’entre-soi et c’est insupportable.
Comment faire pour que le plus de gens possible,
rencontrent la lecture ? C’est un travail que nous faisons sans cesse, chacun
dans son coin.
Quels seraient les axes d’une action forte et exigeante en faveur de la
lecture ? Comment toucher les plus fragiles et réduire les inégalités ?
LAURENT GAUDÉ : Pour faire une politique du livre
forte, il faut prendre la chaîne dans sa globalité. Or les deux extrémités de
la chaîne sont les moins visibles. En amont, les auteurs. On a beaucoup parlé
des libraires, des éditeurs en cette période de crise mais ne nous leurrons
pas, l’année 2021 sera une année terrible pour les auteurs vivants. Or notre
place a toujours été la moins définie, la moins défendue et la plus fragile. De
l’autre côté, en aval, il y a ceux qui n’ont pas accès aux livres. Comme ils ne
font pas partie de la chaîne, on en parle peu, mais le combat doit se porter
sur eux : comment faire pour que le plus de gens possible rencontrent la lecture ?
C’est un travail que nous faisons sans cesse, individuellement, chacun dans son
coin. Depuis vingt ans, je fais des rencontres dans les collèges, les lycées,
en librairie, en médiathèque, en prison, dans les festivals. Mais il nous
manque d’être soutenus et portés par un discours politique qui aurait à cœur de
faire de ce maillage de rencontres un outil de sa politique de démocratisation
culturelle.
Votre narrateur se souvient de sa jeunesse, des soirées passées à « (se)
lécher les doigts pour ne rien en perdre ». Pensez-vous
particulièrement aux jeunes gens et à leur avenir ?
LAURENT
GAUDÉ : Évidemment ! Nous n’avons pas le
droit de les laisser tomber, de valider l’idée qu’il y aura une « génération
sacrifiée », mais nous ne pouvons pas non plus nous adresser à eux avec le
paternalisme du tout-économique. Un des enjeux de leur jeunesse est de réussir
à s’affranchir de l’anxiété de l’époque. Ne pas se laisser piéger par la peur.
Tout est anxiogène aujourd’hui. Tout est risque et menace. Il sera de notre
devoir, lorsque le pic de la pandémie sera derrière nous, de les aider à
regarder à nouveau le monde comme une source de beauté, d’émerveillement et de
désir.

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