Après avoir fait semblant d’étudier un maintien de
l’activité à Béthune, le fabricant japonais de pneumatiques a annoncé, jeudi,
qu’il fermerait bien son usine française. Les salariés ne croient pas aux
scénarios alternatifs du gouvernement.
Béthune (Pas-de-Calais), correspondance.
« On
nous a parlé de cinq mois de négociation, mais, au bout d’un mois, c’est déjà fini… » Claude
rejoint d’un pas lourd le parking de l’usine Bridgestone de Béthune
(Pas-de-Calais). Quelques heures plus tôt, s’est achevée une réunion au cours
de laquelle la direction européenne du groupe a annoncé renoncer à « maintenir
une partie de l’activité sur le site ». Une fin de non-recevoir
adressée à la ministre chargée de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher, présente
jeudi à Béthune pour cette même réunion. Le 19 octobre, elle avait en
effet officialisé un « scénario » alternatif à la fermeture,
avec « 460 à 560 emplois maintenus » sur les
863 actuels. Un scénario qui prévoyait 100 millions d’euros
d’investissement et une production annuelle de 3 millions de pneus, mais
supposait également des gains de productivité de 25 % à 40 %.
« C’était planifié depuis des années »
Claude estime que, cette fermeture, « on
la sent venir depuis des années. Tous les grands chefs et les gros salaires
sont partis depuis deux ans, on a perdu des cadres, énormément de cohésion,
d’expérience… », décrit-il. Il travaille « depuis plus de
vingt ans ici », à la maintenance. « Il n’y a pas eu
d’investissement (dans l’usine), on ne s’est pas sentis épaulés », conclut-il
avant de monter dans sa voiture. L’avenir ? « Je le vois morose. Il
faut repartir à zéro, à plus de 40 ans, comme un jeune qui sort de
l’école. On va commencer à postuler. » Il se rassure comme il peut, en
se disant qu’il y a « pas mal d’annonces dans (s)on domaine. J’en ai vu
du côté d’Arras ou chez Roquette (une amidonnerie à quelques kilomètres de
Béthune – NDLR) », détaille-t-il.
Quelques centaines de mètres plus loin,
six salariés achèvent leur pause clope-café sur une table en bois, sous un
arbre. Nous les interpellons à travers le grillage de l’usine. Eux non plus
n’ont « pas été surpris. On savait très bien que Bridgestone voulait
fermer. C’était planifié depuis plusieurs années. Peut-être que le Covid a
juste accéléré les choses », confient-ils. Ils en veulent beaucoup au
directeur de l’usine, Philippe Burnage, arrivé fin 2015 en provenance du groupe
Lafarge. « Il est venu avec une mission, fermer l’usine », assurent-ils.
À l’inverse, selon eux, « l’ancien directeur, qui venait de l’usine de
Poznan (en Pologne – NDLR), avait réussi à redresser le site. Il connaissait
bien son métier ». Les six témoignent d’une « fierté d’avoir
travaillé ici : il y a une seule usine Bridgestone en France, elle est à
Béthune. Mais le remerciement, c’est la fermeture ». L’un d’eux le dit
clairement : son avenir se dessinera loin de la fabrication de pneus. « Pour
se sentir bien et ne pas ruminer, il faut essayer de rebondir ailleurs. Je veux
passer mes permis poids lourd et grutier et monter mon entreprise de
terrassement, j’ai un peu de connaissance dans le métier », raconte-t-il.
Stéphane Ducrocq, l’avocat de l’intersyndicale de
Bridgestone Béthune, sort de l’usine après une journée de réunion. Le matin
avec la ministre, les élus locaux et la direction, l’après-midi avec les
salariés et les syndicats. L’amertume se lit sur son visage. Il décrit une
ambiance dans l’usine « entre résignation et colère ». Pour
lui, l’annonce faite le matin par Bridgestone, ce sont « deux mois de
boulot balancés d’un revers de main. Nous avoir laissé espérer depuis deux
mois, pendant lesquels nous avons dépensé beaucoup d’énergie, ce n’est pas
bien », insiste-t-il. Il espère désormais obtenir le maximum pour les
salariés qui seront licenciés. Et que Bridgestone n’aura pas son mot à dire
dans une éventuelle reprise du site. « On ne croit pas un seul instant
que Bridgestone laissera les clés à un concurrent », explique-t-il.
Présente à la réunion du matin, la sénatrice PCF du Pas-de-Calais Cathy
Apourceau-Poly pense également que « c’est à l’État maintenant de
prendre la main ». Quatre fabricants de pneus, (chinois, indiens et turc) seraient intéressés
par une implantation en Europe. Avec le député du Nord et secrétaire national
du PCF, Fabien Roussel, elle veut donc croire que, « non, la fermeture
pure et simple de l’usine de Béthune n’est pas encore actée ».

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