Le monde s’agite, la France se fracture. Le pays ne tient qu'à un fil...
Réalité. Un pays qui ne tient qu’à un fil. Le croyez-vous vraiment ? Songez-vous à la probabilité même ? Les peurs qui nous hantent s’expriment parfois malgré nous. Borges trouvait qu’il y avait quelque chose de terrible dans la formule de Baudelaire: «Vivre et mourir devant un miroir.» Comme une figure de l’épouvante, continuelle et cristalline présence. Terrorisme, Covid-19, austérité, paupérisation, atteintes aux libertés publiques, etc. Les chocs et autres catastrophes s’accumulent tels des monstres, tandis que des loups, de moins en moins tapis dans l’ombre, avancent à pas comptés en terrain préparé. À quoi peut bien servir de mettre les peurs à l’épreuve des mots, sinon à instiller critiques et espoirs. Nous vivons un moment si exceptionnel d’inquiétudes et de tensions que bien des mystères sont là, devant nous, souvent indéchiffrables aux premiers regards. Le mal permanent, la beauté cachée, ce qui fut et sera, toutes les frontières auxquelles l’homme se heurte et devant lesquelles il s’élance ou se résigne. Le monde s’agite, la France se fracture. La réalité ne laisse pas de place au doute: suivre la gestion «des» crises nous donne l’étrange impression de ne plus vivre dans notre propre pays. Où est notre grandeur supposée, sinon dans le labeur de ceux qui servent encore les autres, avec l’assurance de se brûler en tentant de combattre les injustices?
Héritage. S’agrandir, se
hisser, s’engager et se changer pour habiter fraternellement notre République,
bref, semer, pour demain. Est-ce encore possible ? Admettons: nous ne sommes
pas citoyens de n’importe quelle nation. Un long héritage nous pousse dans le
dos. Si la plupart des révolutions se conjuguent au passé, la Révolution
française, elle, n’est pas terminée. Nous sommes toujours assis sur un volcan
prêt aux 14 Juillet. La soif d’égalité et de justice nous porte d’autant
plus qu’elles nous font cruellement défaut, orphelins de gloires passées, de
combats fanés. Sur l’autel de la République, la devise
Liberté-Égalité-Fraternité est bien, depuis les origines, mais plus que jamais,
la grande sacrifiée. L’âme du pays s’use et se consume à une vitesse accélérée,
face à des hiérarchies illégitimes et un pouvoir de fer et de poudre, issu d’un
suffrage devenu censitaire. Même les libéraux l’ont compris: leur libéralisme à
tous crins, appliqué à l’art de «la» politique au profit de la seule logique
économique, vient de subir des déroutes idéologiques majeures. Tout s’effondre
par la crise. Jusqu’à l’absurde. En vérité, le pouvoir vacille. Prenez un seul
exemple: l’usage à répétition de l’état d’urgence sanitaire. Sur quoi
débouche-t-il? Il achève de saper la légitimité de l’institution.
Servitude. Souvenez-vous de
cette étrangeté. Au tout début du premier confinement, l’Élysée, par un
retournement sémantique assez odieux, osait chanter les vertus du Conseil
national de la Résistance. Pourquoi, selon vous? Pour tenter de partager le fardeau!
Une bouteille à la mer, qui consistait à faire croire que les partis
républicains d’ici-et-maintenant uniraient leurs forces pour reconstruire. Mais
reconstruire quoi, alors que nous entrons à peine en résistance et que celle-ci
sera longue à produire du rêve et de l’espérance, loin des replis, des haines
et des obscurantismes. Reste un élément troublant: ne confondons pas
«discipline» et «servitude». Disciplinés face au virus, oui. Serviles, non.
Comment, par les temps qui courent, accepterions-nous de nous soumettre
volontairement? La Boétie écrivait: «Chose vraiment surprenante (…)
c’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et
soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils soient contraints par une
force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés
par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni
chérir, puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel.» Quoi qu’on
en pense, le pays ne tient qu’à un fil…

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