Les discussions patinaient, lundi, sur les
contours du fonds de relance pour faire face au Covid-19, en discussion lors
d’un sommet européen qui durait depuis vendredi. Quatre approches différentes
s’affrontent, elles le feront encore à l’avenir.
Preuve que l’Union européenne (UE) est à un tournant, les Vingt-Sept
vivaient hier le sommet le plus long de son histoire. Plus long encore que
celui de Nice, en 2010, quand fut décidé l’élargissement aux pays de l’Est. Commencé
vendredi dans le but d’adopter un fonds de relance à même d’aider les États à
faire face à la récession de plus de 8 % due à l’épidémie de Covid-19, le
Conseil européen devait se poursuivre lundi.
Ce sommet est amené à entrer dans l’histoire car, pour la première fois,
l’UE - qui vit des contributions des États - devrait pouvoir emprunter.
750 milliards d’euros doivent être levés sur les marchés financiers. Une
somme qui sera adossée au budget pluriannuel pour les années 2021-2027 et qui
ne sera en grande partie disponible que dans trois ou quatre ans.
Après trois jours de sommet, Charles Michel, président du Conseil européen,
devait faire une énième proposition sous forme de concession aux pays frugaux,
hostiles à toute solidarité (Pays-Bas, Suède, Autriche, Danemark, Finlande).
Charles Michel devait proposer que sur ces 750 milliards, 390 soient
distribués sous forme de subventions de l’UE aux États. Jusque-là, les pays du
Nord souhaitaient voir ce chiffre plus bas encore ; l’Allemagne, la France et
les pays du Sud voulaient plus de 400 milliards. Par ailleurs,
360 milliards devaient être alloués aux États sous forme de prêts
remboursables, avec des contrôles pointilleux que réclamaient les frugaux.
Enfin, les Vingt-Sept discutaient hier des modalités d’un droit de veto, La
Haye souhaitant pouvoir bloquer les aides.
Au-delà de cette affaire, on a vu ces derniers mois et ces dernières années
une UE divisée en blocs sur les différents dossiers : intégration, solidarité,
contrôle des budgets, défense et diplomatie. Ces ensembles plus ou moins
cohérents structuraient le débat européen avant l’épidémie, et continueront de
le structurer ensuite.
1. Au Sud, une soif de solidarité
Lors de la crise financière de 2008, plusieurs États, incapables
d’emprunter sur les marchés financiers, sont passés sous les fourches caudines
de la troïka : la Grèce, l’Espagne, le Portugal, Chypre. Car en fait de
« solidarité » européenne, ils n’ont obtenu que des prêts, octroyés par un
Mécanisme européen de stabilité (MES) spécialement créé, et conditionnés à des
réformes structurelles austéritaires (gel ou baisse des dépenses, précarisation
du marché du travail). Avec l’épidémie de Covid-19, ces États et l’Italie ont
demandé expressément à ce que l’aide européenne ne passe pas par le MES.
Ces pays prônent traditionnellement des politiques européennes communes
intégrées. Leurs systèmes économiques sont moins productifs que ceux de
l’Allemagne et pour eux, l’euro est surévalué. Cela nuit à leur capacité à
exporter si bien qu’à chaque crise peut renaître un débat sur les bienfaits de
la monnaie unique qui favorise l’effort des démagogues et de l’extrême droite,
comme on l’a vu en Italie.
Par ailleurs, si ces pays se trouvaient dans l’incapacité de se financer
sur les marchés comme en 2008-2010, la zone euro serait menacée. Les pays du
Sud souhaitent plus généralement élargir la capacité, ouverte par le gouverneur
Mario Draghi en 2015, pour la Banque centrale européenne (BCE) d’acheter sur le
marché secondaire des titres de dette des États pour faire baisser les taux
d’intérêt.
2. Au Nord, égoïsme et contrôle
On les appelait les « radins ». Les Pays-Bas, la Suède, le Danemark,
l’Autriche et la Finlande ont réussi à se faire passer pour « frugaux ». Ils
ont fait bloc depuis que le 18 mai dernier, Emmanuel Macron et Angela
Merkel ont mis sur la table leur proposition d’un fonds de relance d’un
demi-milliard d’euros. Comme lors de la crise grecque, ils refusent toute
« Europe des transferts ». En somme, toute aide à ceux qu’une certaine presse
appelait avec mépris les « pays du Club Med », car incapables de discipline
fiscale…
Concernant le plan de relance, ils ont cherché à limiter la part des
subventions pour leur préférer des prêts remboursables et sous forte
conditionnalité (un contrôle des budgets et des politiques menées). Par
ailleurs, ces pays bénéficiaient d’un rabais, remis en cause par le départ du
Royaume-Uni de l’UE : ils payaient moins au budget communautaire qu’ils ne le
devraient. Le débat sur le fonds de relance leur permettait d’exiger la
pérennisation de ce privilège.
Leur conception de l’Europe est celle d’un grand marché, mais sans
solidarité. Pour le Danemark et la Suède, qui ont leur propre monnaie, il
s’agit de ne pas payer pour d’autres. Les Pays-Bas tiennent, eux, comme
l’Allemagne, à un euro fort qui sécurise les investissements financiers qu’une
inflation due à la création monétaire de la BCE viendrait déstabiliser. Ils
sont donc très réticents à des prêts de l’institution de Francfort aux États.
3. À l’Est, le crépuscule de la démocratie
Mark Rutte, premier ministre des Pays-Bas, peut se féliciter d’avoir à son
service Mateusz Morawiecki et Viktor Orban. Les premiers ministres polonais et
hongrois d’extrême droite demandent que l’accès au fonds de relance ne soit pas
soumis au respect de l’État de droit, à l’heure où Varsovie et Budapest font
l’objet d’enquêtes de la Commission à ce sujet. L’Autriche et les Pays-Bas
espéraient, ce week-end, voir les pays de l’Est endosser la responsabilité de
l’échec du sommet. Plus généralement, organisés au sein du groupe de Visegrad,
la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie refusent les
transferts de compétences à l’UE, les politiques d’accueil des migrants et
défendent une politique extérieure alignée sur celle de l’Otan.
4. La France et l’Allemagne, un pivot
intéressé
L’Allemagne a longtemps fait partie des frugaux. Le fait qu’Angela Merkel,
qui fêtait ses 66 ans le 17 juillet, soit à l’initiative de ce fonds
de relance avec la France a été salué. Le premier ministre du Portugal, le
socialiste Antonio Costa, lui a offert l’Aveuglement, de José
Saramago, un roman où à la suite d’une épidémie de cécité, les humains
s’affrontent, tandis qu’une femme épargnée par ce mal doit les sortir de cette
situation… La chancelière allemande a su s’émanciper de certains dogmes,
comprenant qu’il fallait consentir à une dose de solidarité si elle ne
souhaitait pas que la zone euro explose.
En fait, elle continue de défendre les intérêts du capital allemand.
Pendant le confinement, le patronat allemand a fait pression sur celui d’Italie
pour la réouverture des usines qui fournissaient des pièces à l’industrie
allemande. Un désastre économique au sud ou à l’est de l’Europe mettrait à mal
les chaînes de valeurs dominées par les firmes germaniques et les
investissements de ces dernières en Europe du Sud et de l’Est.
En acceptant un emprunt sur les marchés qui revient à une forme de
mutualisation de la dette, elle préserve un tabou allemand, en écartant l’idée
d’un financement directe de la dette des États par la BCE, qui progresse dans
le débat européen.
Outre la défense de la monnaie unique, le
président français cherche, lui, une plus grande intégration de l’UE, comme il
l’avait déclaré en 2017 lors de son discours de la Sorbonne. Paris est de
longue date favorable à de plus fortes politiques européennes. En outre, Macron
sait que sur un dossier qui lui est cher, l’Europe de la défense, les pays du
Sud peuvent être des alliés. Enfin, Madrid et Rome sont au quatrième rang des
importateurs de produits français.
Gaël De Santis

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