À Lyon, le 25 juillet 1914, le directeur de l’Humanité prononce son dernier discours contre la guerre. Pour lui, pas question de rester sans rien faire alors que l’Europe fourbit les armes. (Stéphane Sahuc)
Jean Jaurès part ensuite pour Bruxelles, à la réunion
du Bureau socialiste international (29 juillet), puis rentre à Paris le
31. Dans la Berner Tagwacht du 31 juillet 1915, Charles
Rappoport écrit : « Jaurès, en quittant pour la dernière fois la Chambre, avait l’intention d’écrire le jour suivant, dans l’Humanité, une sorte de “ J’accuse ”
sur toutes les causes et les responsabilités de la crise. » À Abel Ferry, sous-secrétaire d’État dans le cabinet Viviani, l’ayant
consulté sur ce qu’allaient faire les socialistes dans les circonstances où
l’on était, Jaurès répondit : « Continuer notre campagne contre la guerre. » « Vous n’oserez pas faire cela ! répliqua Ferry, on vous tuerait au premier coin de rue », continue Charles Rappoport. Quelques heures après, Jaurès est assassiné.
Trois jours plus tard, la France entre en guerre et les socialistes s’engagent
dans l’Union sacrée.
EXTRAIT DU DISCOURS
Citoyens,
Je veux vous dire ce soir que jamais nous n’avons été,
que jamais depuis quarante ans l’Europe n’a été dans une situation plus
menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l’heure où j’ai la
responsabilité de vous adresser la parole.
Ah ! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres
du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu
la nouvelle il y a une demi-heure, entre l’Autriche et la Serbie, signifie
nécessairement qu’une guerre entre l’Autriche et la Serbie va éclater, et je ne
dis pas que si la guerre éclate entre la Serbie et l’Autriche, le conflit
s’étendra nécessairement au reste de l’Europe, mais je dis que nous avons
contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes à l’heure actuelle des
chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de
l’Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu’ils pourront tenter (…).
S’UNIR POUR QUE LE BATTEMENT UNANIME DE NOS CŒURS ÉCARTE L’HORRIBLE
CAUCHEMAR.JEAN JAURÈS
Dans une heure aussi grave, aussi pleine de périls
pour nous tous, pour toutes les patries, je ne veux pas m’attarder à chercher
longuement les responsabilités. Nous avons les nôtres, Moutet l’a dit et
j’atteste devant l’Histoire que nous les avions prévues, que nous les avions
annoncées ; lorsque nous avons dit que pénétrer par la force, par les armes au Maroc, c’était ouvrir l’ère des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a dénoncés comme de
mauvais Français, et c’est nous qui avions le souci de la France.
Voilà, hélas ! Notre part de responsabilité (…).
Chaque peuple paraît à travers les rues de l’Europe
avec sa petite torche à la main et maintenant voilà l’incendie (…). La
politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la
volonté brutale de l’Autriche ont contribué à créer l’état de choses horrible
où nous sommes. L’Europe se débat comme dans un cauchemar.
(…) Songez à ce que serait le désastre pour l’Europe : ce ne
serait plus, comme dans les Balkans, une armée de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six armées de deux
millions d’hommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie ! Et voilà pourquoi, quand la nuée de l’orage est déjà sur nous, voilà pourquoi je veux espérer encore
que le crime ne sera pas consommé (…). Quoi qu’il en soit, citoyens, et je dis
ces choses avec une sorte de désespoir, il n’y a plus, au moment où nous sommes
menacés de meurtre et de sauvagerie, qu’une chance pour le maintien de la paix
et le salut de la civilisation, c’est que le prolétariat rassemble toutes ses
forces, qui comptent un grand nombre de frères français, anglais, allemands,
italiens, russes, et que nous demandions à ces milliers d’hommes de s’unir pour
que le battement unanime de leurs cœurs écarte l’horrible cauchemar.
J’aurais honte de moi-même, citoyens, s’il y avait
parmi vous un seul qui puisse croire que je cherche à tourner au profit d’une
victoire électorale, si précieuse qu’elle puisse être, le drame des événements.
Mais j’ai le droit de vous dire que c’est notre devoir à nous, à vous tous, de
ne pas négliger une seule occasion de montrer que vous êtes avec ce Parti
socialiste international, qui représente à cette heure, sous l’orage, la seule
promesse d’une possibilité de paix ou d’un rétablissement de la paix. »

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