Relayant la parole
d’épidémiologistes, l’ONG Oxfam alerte sur les risques de mutation du virus en
l’absence de couverture vaccinale mondiale. Entretien
SANDRA LHOTE-FERNANDES, Chargée
de plaidoyer santé chez Oxfam France
Oxfam France, qui prône une levée des brevets sur les vaccins anti-Covid,
s’inquiète du fossé qui se creuse entre les pays dans l’administration de
sérum. Posant un problème éthique mais également sanitaire.
Quelle est l’ampleur des inégalités dans les acquisitions de doses et les
administrations de vaccin ?
Sandra Lhote-Fernandes : Depuis plusieurs mois, nous dénonçons un vrai
apartheid vaccinal parce que plus de 75 % à 80 % des doses administrées le sont
dans dix pays riches. Le continent africain représente moins de 1 % des doses
administrées. Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, le
docteur Tedros, a dit, il y a deux semaines, que cet écart ne faisait que se
creuser, chaque jour, et que cette situation devenait de plus en plus
grotesque. Il y a une situation très grave d’inégalité vaccinale. Selon les
mécanismes en place pour organiser la vaccination à l’échelle internationale,
il n’y aurait que 20 % à 30 % de la population des pays pauvres et émergents
qui serait vaccinée d’ici à la fin de l’année. C’est bien loin de ce qui est
nécessaire pour atteindre l’immunité collective mondiale : les experts disent qu’il
faut au moins 70 % de la population vaccinée en moins d’un an. Et même ces
objectifs de 20 % à 30 %, portés par des mécanismes internationaux comme Covax,
ne vont pas forcément être atteints cette année, à cause des retards de
livraison d’AstraZeneca et de Johnson & Johnson. Au rythme actuel, les pays
en développement devraient attendre fin 2024 pour atteindre la couverture
vaccinale totale de leur population.
Cette faible couverture vaccinale comporte-t-elle un risque accru
d’apparition de variants ?
Sandra Lhote-Fernandes : Les inégalités vaccinales, ce n’est pas juste
une faute morale, c’est inefficace et dangereux. On a mené une enquête auprès
d’épidémiologistes du monde entier et des plus grandes institutions
universitaires (avec la People’s Vaccine Alliance – NDLR) qui nous
disent : « On a un an pour vacciner toute la planète. » Parce
que, sinon, on va laisser le virus se développer et former de nouvelles
mutations qui défient l’efficacité des vaccins actuels. On a pu le voir avec
certains variants qui sont résistants aux vaccins développés. Si on ne respecte
pas ce délai, même les pays riches qui ont injecté beaucoup d’argent pour
vacciner leur population vont devoir repartir à zéro et revacciner avec de
nouveaux vaccins qui seraient résistants aux nouvelles mutations. Avec les
inégalités vaccinales on est tous perdants, donc ce serait un non-sens de ne
pas vacciner l’ensemble de la population mondiale d’ici un an.
Le programme de solidarité internationale de l’OMS, qui prévoit de donner
des doses aux pays les plus pauvres, est-il à la hauteur de l’enjeu ?
Sandra Lhote-Fernandes :
Covax a une vertu : il a permis d’avoir des doses en Afrique. Aujourd’hui, les
premières doses ont été livrées dans une quinzaine de pays africains et on
commence à vacciner les populations prioritaires. Donc, heureusement que ce
mécanisme existe mais ses objectifs sont très limités. Et alors même que ce
pilier n’est pas assez ambitieux, il est sous-financé. Covax a un manque de
financement de 22 milliards. Sans ces 22 milliards, ce mécanisme ne
peut pas remplir sa mission. La France, qui a été à l’initiative de ce
mécanisme de solidarité internationale, ne contribue pas assez. Elle ne
contribue qu’à 15 % du montant promis, c’est-à-dire à hauteur de
180 millions d’euros, contre 1,22 milliard attendu.

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