Juliette Barot. Lola Scandella
Le bamlanivimab, ce médicament
coûteux et à l’efficacité très incertaine du laboratoire Eli Lilly, autorisé
par la France dans le traitement des formes graves du virus, soulève des
interrogations. Pari sanitaire ou démonstration politique ? Décryptage.
L’annonce est tombée comme un cheveu sur la soupe, le 25 février, lors
du point presse d’Olivier Véran. La France dispose d’un nouvel allié dans la
bataille menée contre le Covid-19 : le bamlanivimab, chantante appellation
désignant un anticorps de synthèse produit par le laboratoire américain Eli
Lilly et autorisé temporairement par l’Agence nationale de sécurité du
médicament et des produits de santé (ANSM). « Quelque 83 centres
hospitaliers ont déjà reçu des milliers de ce traitement »,
s’enthousiasmait le ministre de la Santé, sans donner plus de précision.
Soudaines, ces annonces ont suscité la controverse.
1/ Un traitement qui ne fonctionne pas ?
Indiqué pour « le traitement des formes symptomatiques légères à
modérées de Covid-19 », d’après la note de la Direction générale de la
santé (DGS) qui accompagne l’autorisation temporaire d’utilisation (ATU), le
bamlanivimab doit être administré dans un « délai maximal de cinq
jours après le début des symptômes ». Réservé aux patients de plus de
80 ans particulièrement à risques (dialysés, greffés du rein, sous
chimiothérapie…), il serait censé prévenir des formes graves et des
hospitalisations.
Mais, très vite, des voix sceptiques s’élèvent. Le 28 février,
l’association citoyenne Citizen4Science souligne le « manque d’éléments
probants », selon les termes de sa présidente Fabienne Pinson, concernant
l’efficacité du bamlanivimab. Elle est rapidement suivie par la Société
française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT) qui souligne, elle aussi,
le peu de solidité des résultats des essais cliniques de phase 2 lorsque
l’anticorps est administré seul et non en cocktail avec d’autres anticorps
monoclonaux.
« Une étude montre des résultats encourageants avec une baisse de la charge
virale, mais une autre ne trouve cela que quand l’anticorps est associé à un
deuxième anticorps », a étayé Xavier de Lamballerie, virologue, lors d’une conférence de presse
de l’ANRS (Agence nationale de recherche sur le sida)/Maladies infectieuses,
chargée de constituer une cohorte de patients pour suivre et accompagner l’ATU
du bamlanivimab. « On sait depuis de nombreuses années que
l’utilisation d’un seul anticorps monoclonal pour les infections par des virus
à génome ARN, comme le Sars-CoV-2, peut amener à la sélection de mutants qui
résistent à l’action de cet anticorps », a-t-il ajouté. Un risque non
négligeable, alors que les variants du virus progressent.
Utilisés depuis déjà plusieurs années pour traiter des cancers ou des
maladies inflammatoires, les anticorps monoclonaux s’attaquent, dans le cas du
Covid-19, à la protéine du virus dont il se sert pour pénétrer les cellules
humaines et les infecter. Comme les vaccins, ils risquent donc d’être
court-circuités par les variants. « L’efficacité de ce traitement sur
les variantes 20H/501Y.V2 (dite sud-africaine) et 20J/501Y.V3 (dite
brésilienne) n’est pas démontrée », souligne la DGS.
« C’est actuellement une solution, en attendant d’avoir des cocktails
d’anticorps » qui devraient arriver « dans les prochaines semaines »,
estime l’infectiologue au CHU de Toulouse, Guillaume Martin-Blondel.
2/ Une décision très politique ?
« Je ne comprends pas pourquoi on doit l’utiliser, on sait que ça ne marche
pas seul », confie une source hospitalière. Selon elle, sur ce traitement, le
gouvernement fait un pari « politique, pour montrer qu’il fait quelque
chose ». Une opinion partagée par Fabienne Pinson, qui fustige « un
chef de l’État qui se prend pour un scientifique » ! Selon des
informations du journal le Monde, les commandes de bamlanivimab
seraient « le fruit de réunions sur les traitements présidés (…) par
Emmanuel Macron ».
Enfin, des soupçons de conflits d’intérêts pèsent sur la décision de
l’exécutif. Certains observateurs n’ont en effet pas manqué de pointer que
Béatrice Cazeneuve, membre du comité de direction de Lilly France et en charge
de « l’accès national et régional des nouveaux produits », est également
l’épouse du député LaREM du Gers, Jean-René Cazeneuve. Ses deux fils sont des
conseillers proches du pouvoir macroniste. Contacté par Libération, le
laboratoire a assuré que « Béatrice Cazeneuve n’a pas été impliquée
dans les discussions relatives à cette autorisation et plus largement sur le
dossier bamlanivimab ».
3/ Un cofinancement par le contribuable américain
Autre aspect qui interroge : un coût non négligeable. La France aurait déjà
acquis 100 000 doses pour un prix supérieur à 1 700 euros l’unité.
L’Allemagne, elle, a payé 400 millions d’euros pour 200 000 doses, soit
2 000 euros par injection. « 1 000 euros la dose, on ne sait
même plus ce que cela veut dire. Cela ne rémunère pas l’efficacité de
l’anticorps, cela rémunère juste ce dont a besoin l’industriel pour se
rembourser de l’achat du brevet qu’il a eu », explique Olivier Maguet,
responsable de la mission Prix du médicament chez Médecins du monde.
Concrètement, le groupe américain Eli Lilly s’est associé à AbCellera, une
entreprise canadienne spécialisée dans la recherche d’anticorps thérapeutiques,
pour développer ses traitements anti-Covid. Les coûts de développement ont été
partagés entre les deux laboratoires, même si c’est bien la firme américaine
qui s’occupe de la production et de la distribution. Si on ne connaît pas le
montant de rachat éventuel du brevet de ce médicament, il est probable qu’il
finisse par une dizaine de zéros. « Aujourd’hui, le ticket d’entrée
d’un brevet vaut des dizaines de milliards de dollars », précise Olivier
Maguet.
Si des États déboursent aujourd’hui de 1 000 à 2 000 euros pour une
dose de ce traitement par anticorps, les laboratoires pharmaceutiques privés ne
l’ont cependant pas développé sans aides publiques. Loin s’en faut. Le
gouvernement américain, qui a commandé des centaines de milliers de doses, paie
en réalité deux fois pour ce médicament. Quand on se penche sur les conditions
de développement du bamlanivimab, on s’aperçoit que la firme canadienne
AbCellera a travaillé avec une agence publique gouvernementale américaine.
En outre, les États-Unis avaient déjà mis directement la main à la poche
pour permettre la découverte de ce traitement. L’outil utilisé par le
laboratoire canadien AbCellera pour trouver des anticorps efficaces a été
financé par un programme américain de prévention des pandémies de
30 millions de dollars. Plus récemment, l’opération « Warp Speed »,
mécanisme d’aides publiques mis en place par Donald Trump pour faire face à la
crise sanitaire, a apporté un soutien financier au programme de recherche d’Eli
Lilly.
4/ Une production française et des profits en vue
Malgré un prix encore
dissuasif, qui s’ajoute à une efficacité plus que discutée, le carnet de
commandes d’Eli Lilly se remplit. Pour produire les centaines de milliers de
doses récemment achetées par la France ou encore l’Allemagne, le groupe
s’appuie, entre autres, sur son usine française. À Fegersheim (Bas-Rhin), une
ligne de production du bamlanivimab a été ouverte à la fin de l’année pour
répondre à la demande canadienne et américaine. L’objectif était alors de
produire un million de doses avant le 1er janvier 2021, avec une
augmentation de la cadence prévue dès le premier trimestre. Le lancement de la
fabrication de ce nouveau produit n’a pas révolutionné le fonctionnement de l’usine.
Seuls quelques équipements complémentaires ont été achetés par Lilly France,
pour un montant inconnu, qui seront vite absorbés par les profits à venir.

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