Au début de son mandat, Emmanuel Macron supprimait
l’ISF et réduisait de 5 euros les aides personnalisées au logement. Depuis
janvier, un nouveau calcul de cette allocation frappe les jeunes travailleurs
au porte-monnaie.
Du jour au lendemain, des pertes de
plusieurs centaines d’euros par mois. C’est ce qu’ont pu constater, aux
alentours du 5 février, une large part des allocataires, habitués à
percevoir leur aide personnalisée au logement (APL). Les jeunes
travailleurs sont les premiers à souffrir de cette réforme, quand ils comptent
aussi parmi les plus touchés par la crise économique. Jusqu’ici, le montant de l’allocation
la plus répandue de France était calculé à partir des revenus du ménage. Depuis
le début de l’année 2021, elle est « contemporanéisée » : les revenus des
douze derniers mois sont pris en compte et actualisés tous les trimestres.
Derrière cette « aide ajustée en temps réel », qui a pu
augmenter le montant de l’allocation auprès de certains, se cache un nouveau
coup porté au budget de nombreux jeunes allocataires.
Cloé a 20 ans. En janvier, cette
étudiante en contrat d’alternance touchait 220 euros d’APL. Un mois plus
tard, le nouveau calcul lui a fait perdre 200 euros par mois. Brutalement,
elle a dû continuer de s’affranchir de frais de logement de 500 euros
toutes charges comprises, avec 29 euros pour seule aide au logement. En
ajoutant au loyer le remboursement de la voiture, qui lui sert à travailler, et
le coût de la vie quotidienne, les dépenses de Cloé dépassent très vite le
cadre de son budget. « J’ai travaillé pendant mes vacances
d’été, puis quelques fois, en plus de mon alternance, donc j’ai gagné trop
d’argent pour continuer à toucher l’APL », explique-t-elle. Apprentie
éducatrice spécialisée en Charente-Maritime, la jeune femme en est aux prémices
de sa vie d’adulte, indépendante de ses parents. Elle comptait sur l’APL pour
lui permettre de vivre de son salaire de 700 euros par mois. Le fruit de
quelques semaines de CDD accumulées en 2020 aurait dû lui servir à assurer
ses arrières et à financer des projets de vacances ou de stages à l’étranger.
Maintenant qu’elle doit puiser dans ses économies tous les mois et compter
chaque euro, la perte d’un cinquième de ses revenus a changé sa manière de
vivre : « J’évite de sortir me balader pour ne pas être
tentée par les achats et je surveille tout le temps mon compte en banque, c’est
beaucoup de stress. Heureusement, il n’y a pas beaucoup de loisirs en ce
moment . »
Les 18-29 ans, déjà fragilisés
Dans le contexte de la crise économique
liée à l’épidémie, une réforme de l’APL qui touche les plus jeunes tombe
particulièrement mal. Selon l’Observatoire des inégalités, la tranche d’âge
18-29 ans est la plus représentée dans la population pauvre (20,9 %)
en 2018. La situation des jeunes ne devrait pas s’améliorer, la crise à venir
les exposant encore davantage à la précarité. « Ils sont
plus souvent en emploi précaire et ont été les premiers à être débarqués des
entreprises au moment du confinement », note l’édition
2020-2021 du rapport de l’Observatoire sur la pauvreté. « Cette réforme
touche en particulier les jeunes qui vivent leur première année dans la vie
active. Ils perçoivent habituellement une allocation assez élevée grâce au
calcul de leurs ressources deux ans plus tôt, quand ils étaient étudiants et ne
touchaient pas de salaire », éclaircit Claude Garcera, président de
l’Union nationale pour l’habitat des jeunes (Unhaj), qui gère plus de 40 000
logements en France ; 37 % des personnes hébergées par les membres de
cette association ont vu leur APL baisser depuis le nouveau calcul. Elles
perdent en moyenne 170 euros par mois. En percevant une allocation
correspondant à leurs revenus de la dernière année, ces perdants de la réforme
ne bénéficient plus d’un « coup de pouce » de l’État pour entrer dans la vie
active. L’aide bienvenue leur assurait une partie fixe de leurs revenus lors de
leur insertion professionnelle, une période souvent instable et précaire.
Claude Garcera pense à « ceux qui démarrent, avec des
petits salaires, et qui enchaînent les contrats courts. Ce n’est pas une
situation sécurisante pour eux et perdre des allocations ajoute de l’insécurité
à l’insécurité ».
Une compensation insuffisante
Pour Pauline aussi, l’allocation logement
était un moyen d’assurer une certaine stabilité financière et d’anticiper
d’éventuels coups durs. Jusqu’ici, ses 300 euros d’APL lui permettaient de
payer le loyer de son studio parisien à 820 euros et ses loisirs, et
d’épargner tous les mois. Cette assistante commerciale de 25 ans a
décroché un CDI pendant l’année 2020, mais, depuis février, la caisse
d’allocations familiales ne lui verse plus rien. « J’ai reçu un mail
qui me disait qu’avec 1 350 euros par mois, je gagnais trop
d’argent ! » s’indigne-t-elle. Si un salaire comme le
sien, légèrement au-dessus du Smic, ne donne pas accès aux allocations
logement, le calcul à N-2 l’aurait aidée à économiser en 2021, le temps de
voir venir une éventuelle augmentation. « Même si mon
salaire n’est pas très élevé pour la vie à Paris, il me permettait de mettre de
côté et je n’avais pas à me dire “ce soir on mange des pâtes et des patates”, ironise-t-elle. Maintenant,
je vais devoir tout compter pour ne pas finir le mois à découvert. » De
même pour Loïc, en CDI à La Rochelle, le temps de monter son propre projet.
En 2020, son allocation était calculée sur des périodes où il ne gagnait
rien et lui permettait de développer progressivement sa microentreprise. Elle
est passée de 372 à 120 euros ce mois-ci, et devrait baisser à nouveau le
trimestre prochain. « Ça me permettait d’épargner pour
avoir mon propre atelier, d’acheter du matériel tous les mois, récapitule
le jeune homme. Maintenant, je vais faire très attention aux dépenses
pour assurer mes arrières. »
C’est en particulier pour la situation de
ces jeunes en insertion que craint Claude Garcera de l’Unhaj. « On leur
demande d’être mobiles pour travailler et ils l’acceptent. Mais la mobilité a
un coût et, sans logement, difficile de trouver un emploi », estime-t-il.
Pour pallier ce problème posé par le nouveau calcul de l’allocation, la
ministre chargée du logement, Emmanuelle Wargon, a annoncé l’élargissement
d’une aide à l’installation pour les moins de 25 ans qui viennent de
trouver leur premier emploi. Les jeunes salariés dont le salaire ne dépasse pas
1 300 euros environ peuvent à présent toucher une aide unique de
1 000 euros auprès d’Action Logement pour les aider à s’installer. Une
sorte de mesure compensatoire que salue Claude Garcera, mais qui ne suffit pas
à combler les pertes des allocataires touchés par une baisse de leur APL de
plusieurs centaines d’euros tous les mois.
Élément de langage fallacieux
Cet impact négatif de la réforme pour les travailleurs
en insertion avait pourtant été prédit depuis de nombreuses années par les
organisations pour le droit au logement. Prévue depuis plusieurs années, la
mesure a mis du temps à se mettre en place pour des raisons techniques. « L’objectif
de l’État était d’économiser 1,5 milliard d’euros. Ce sera finalement de
l’ordre de 700 millions », détaille le président de la
Confédération nationale du logement, Eddie Jacquemart. En avril 2020, la
mesure est de nouveau reportée pour cause de confinement, mais n’attend pas
l’année électorale 2022 pour être mise en place. « Elle
a été présentée dès le départ de manière fallacieuse », juge Eddie
Jacquemart. En janvier 2020, le ministre alors en charge de la question,
Julien Denormandie, vantait les mérites de sa réforme au micro de Jean-Jacques
Bourdin sur RMC : « Ce système qui vous verse des aides au logement en
fonction de qui vous étiez il y a deux ans, c’est aberrant, il faut que, à
partir de maintenant, on vous les verse en fonction de qui vous êtes
aujourd’hui », martelait-il. L’élément de langage fourni
par le gouvernement oublie que cette possibilité de faire correspondre le
calcul de l’allocation à la situation actuelle existait déjà dans l’ancien
système. Les allocataires pouvaient, en cas de besoin, demander une révision de
leur dossier. Dorénavant, comme le note le président de la CNL, « cette
adaptabilité n’existera plus ».
Les allocataires organisent la riposte
En
deux semaines, la pétition de Clémentine Béguier a recueilli plus de
25 000 signatures. Après avoir constaté que la réforme l’amputait de
95 euros tous les mois, l’alternante de 19 ans s’est aperçue en
discutant et en naviguant sur les réseaux sociaux qu’elle n’était pas seule.
« Des centaines de jeunes se plaignaient de la perte de centaines
d’euros », se souvient-elle. Très vite, la jeune femme a pris contact avec
les syndicats étudiants pour mobiliser autour de son texte, « La
réforme de l’APL : l’effondrement ! » , hébergé par le
site Change.org. « Les jeunes ont besoin de se faire
entendre, clame-t-elle . On a l’impression qu’il y a toujours de
belles paroles pour nous soutenir, mais pendant ce temps, on coule. » De
son côté, la Confédération nationale du logement a lancé un appel à témoignages
aux locataires pénalisés. « Les gens ne comprennent pas
cette réforme, compliquée techniquement, qui tombe dans un contexte
particulièrement anxiogène », résume son président.
L’association compte faire remonter les protestations au ministère chargé du
logement pour appuyer ses revendications. Elle demande à l’État de suspendre la
mesure au moins le temps de la crise, et de réinjecter les économies réalisées
auprès des ménages les plus pauvres.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire