Un livre-testament de Régis Debray…
Langage. «Il m’en aura
fallu des zigzags pour trouver finalement le pot aux roses: ce sont le corps et
le cœur qui décident de nos actes, en sorte qu’il est totalement inutile
d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit.» À la lecture de ces
mots, placés tout à la fin de D’un siècle l’autre (Gallimard),
nous comprenons que l’ironie douce de Régis Debray, plus malicieuse
qu’assumée, vaut presque bilan. Celui d’une existence entière. Et d’un
engagement permanent qui signe un parcours intellectuel hors normes en tant que
parcours de vie. Le dernier livre du philosophe et médiologue, plus important
et fondamental qu’il n’y paraît, lui permet de «rembobiner le film et
discerner comme une courbe reliant nos saisons l’une à l’autre». Exercice
impitoyable. Car nous voilà devant ce qu’il appelle «soixante années de
survol», sachant que «la chouette est fatiguée». Le but de cet
écrit majeur: «Retenir l’attention de quelques curieux et leur servir
de relais pour d’autres périples mieux informés et plus dignes d’intérêt.» Si
Régis pense comme son maître Valéry que «les optimistes écrivent
mal», il déclare qu’«une idée accède à la dignité politique non pas
en fonction de sa capacité logique, mais de sa capacité lyrique». Nous
sommes servis. À plus d’un titre. Le langage y atteint une fois encore des
sommets, à peu près aussi haut placé que son pessimisme.
Mystères. Régis Debray
revisite donc le chemin en ampleur. Le sien, telle une biographie intime. La
naissance (1940, année terrible), la Grande École (Normale sup), la prison bien
sûr, l’appareil d’État (et ses dés-illusions), puis la fausse retraite, sans
oublier, de manière constitutive, la plume, l’écrivain, le penseur qui coucha
tant de mots sur le papier que deux chroniques du bloc-noteur par an ne
suffisent plus à rendre compte de tous les ouvrages – c’est dire. Là, tout y
passe, comme il l’écrit, «de la lettre au tweet, du campagnard au
périurbain, de l’industrie aux services, du transistor au smartphone, de
l’esprit de conquête au principe de précaution, de la France républicaine à la
France américaine, d’un gouvernement du peuple au gouvernement des Experts, du
citoyen à l’individu, de l’Histoire pour tous à chacun sa mémoire, de la
domination masculine à l’ascension féminine…» Et il pose lui-même
trois questions fondamentales, qui ne sont pas sans nous habiter puisqu’elles
relèvent de l’universel, après lequel il a couru toute sa vie: «Comment
faire du commun avec de la diversité? Mystère du politique. Comment transmettre
l’essentiel de siècle en siècle? Mystère des civilisations. Pourquoi doit-on
croire par-delà tout savoir? Mystère du religieux.»
Temps. Pour l’avoir servi
mieux que quiconque, Régis Debray reste un héritier du livre: «Je parle
d’un temps révolu, celui des Humanités, où les chiffres n’avaient pas encore
pris le pouvoir. Un temps qui se contentait bêtement de puiser ses infos chez
Homère, Pascal ou Tintin.» Il a regardé la page se tourner, sous le
règne des images, lui le médiologue, capable ainsi de mesurer le poids des mots
à l’aune de ses actes. S’il possède un génie intérieur, qu’il nie évidemment,
il tient en une formule: la stérilité du livre s’il ne mène à l’action. Voilà
pourquoi Régis partit arme au poing, puis stylo à la main. Il voulut peser,
changer les choses, transformer les esprits de ses contemporains. D’ailleurs il
cite Marx, dès le premier chapitre: «Il ne s’agit plus d’interpréter le
monde mais de le transformer.» Il essaya, à sa manière. Aujourd’hui,
il considère non seulement qu’il a échoué, mais que, avec lui, «nous» avons
perdu. «On n’a rien changé, mais on s’est mis au propre», écrit-il,
lucide. Ou encore ceci: «J’ai fait mon temps, mais n’ai rien fait du
temps qui m’a fait?» Tout se niche, vous l’avez compris, dans le point
d’interrogation. D’autant qu’il ajoute: «Promis, on fera mieux la
prochaine fois.» Régis ne s’est pas souvent trompé. Et il met toujours
dans le mille. Sans s’effacer totalement, malgré ce livre-testament, il nous
tend la main. À nous de la saisir.

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