Quand on veut tuer l’université, on l’accuse d’«islamo-gauchisme»…
Amalgames. Ainsi donc, nos
universités seraient gangrenées par toutes les tares idéologiques possibles et
imaginables. Professeurs, étudiants, syndicats, tous dans le même sac ! Depuis
que la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique
Vidal, a réitéré sa volonté d’une enquête sur «les radicalités», «les
études postcoloniales», «l’intersectionnalité» ou
encore «l’islamo-gauchisme», nous assistons à un déchaînement
politico-médiatique d’autant plus ahurissant qu’il s’abat aveuglément en toute
globalité, sans distance ni réflexion, procédant à des amalgames sectaires et
grossiers, sans fondement historique, dans le simple but de nuire et de fermer
toute possibilité de débat. Mais que se passe-t-il dans ce pays pour que ce
«procès» en «islamo-gauchisme» atteigne le monde universitaire, après avoir
frappé une partie de la gauche ? Si l’expression même n’a rien d’innovant par
son caractère définitivement excluant, elle gagne en visibilité depuis qu’un
certain Manuel Valls l’a utilisée. Partant du principe que le supposé
islamo-gauchisme «gangrène l’université et toute la
société», l’ineffable madame Vidal a ainsi demandé au CNRS de dresser «un
bilan de l’ensemble des recherches» qui se déroulent en France, pour
distinguer ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du
militantisme. Les mots sont choisis, au risque de susciter
l’incompréhension de nombreux Marcheurs, le courroux des universitaires, sans
parler du recadrage du CNRS lui-même, puisque le Centre national de la
recherche scientifique décida finalement de condamner ce qu’il appelait
une «instrumentalisation de la science» et «les tentatives
de délégitimation de différents champs de la recherche», avant
d’asséner le coup de grâce : «L’islamo-gauchisme, slogan politique
utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique.»
Conflit. Fin de partie ?
Pas du tout. La polémique gronde, enfle tant et tant que l’«ennemi intérieur»
est désigné à longueur d’antenne : l’université. Effarant moment, celui qui
consiste à lancer dans ces lieux du savoir une campagne d’épuration en
ramassant «dans un caniveau idéologique une épithète aux sinistres
résonances, comme l’écrivait cette semaine dans Libération le
philosophe Étienne Balibar. On peut se désoler – c’est mon cas – de
voir les porte-parole de la “qualité de la science française’’ vouloir
interdire à nos étudiants de participer à de grands courants internationaux
d’innovation et de pensée critique, censés attenter aux valeurs républicaines,
nous enfermant ainsi dans le provincialisme et le chauvinisme». Celui-ci
ajoute : «Le conflit fait partie des lieux du savoir. Quel rapport y
a-t-il, dans le champ desdites sciences humaines et sociales, entre la
nécessité de prendre parti et celle du savoir pour le savoir – le seul qui
mérite ce nom en vérité ?» Étienne Balibar, à contre-courant, se veut
formel : l’université doit, plus que par le passé encore (malgré une riche
histoire depuis Mai 68), «ouvrir ses portes et ses oreilles à
l’extérieur de la société ou, mieux, de la cité », assumant ainsi des
sujets « irréductiblement conflictuels», puisque ces conflits
existent et devraient nourrir les idées jusque dans les «enceintes
réservées aux discours», là où, précise-t-il, «l’idéologie est
toujours déjà dans la place sous une forme plus ou moins “dominante’’». Le
philosophe démontre ainsi à quel point le savoir parvient au concept non pas en
se protégeant de la conflictualité, mais en l’aiguisant, en l’intensifiant
autour de grandes alternatives «ontologiques». Et il prévient, par
ces mots : «L’histoire de la vérité n’est pas dans la synthèse, même
provisoire, mais dans l’ascension polémique, vers les points d’hérésie de la
théorie.» Islamo-gauchisme, militantisme, pourquoi pas communisme et
marxisme : pour noyer son chien, on l’accuse de tous les maux. La caste
supérieure prépare-t-elle la liquidation des départements de sciences sociales,
et bien au-delà ?

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